L'auteur du mois passé

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Livres du mois de mars 2006 :
ceux de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né à Nice, le 13 Avril 1943, d'une famille bretonne émigrée sur L'île Maurice au XVIII siècle. Ce Docteur en lettres obtint le Prix Renaudot en 1963 avec "Le procès verbal". Il n'a jamais cessé d'écrire et a ainsi produit aujourd'hui près de 40 ouvrages et la source n'est pas tarie. En 1980, il reçut encore le prix Paul Morand pour l'ensemble de son oeuvre.

En dehors de ses romans, d'inspiration souvent autobiographique ou du moins familiale, voyageur, écrivain, passionné par les civilisations anciennes, il s'est toujours intéressé aux cultures africaines et d'Amérique latine et leur a consacré des témoignages et des essais.

 

Ourania
5 étoiles

Entre humanité et utopie: le monde et les mots

Ourania. Tel est le nom du pays imaginaire où Daniel Sillitoe avait pris l'habitude de se réfugier lorsqu'il était petit garçon. C'était en France, dans un petit village de montagne, pendant la guerre. Et Daniel songeait à Ourania en écoutant sa mère qui lisait à voix haute, les mots du livre suscitant un monde imaginaire, tellement plus séduisant que le monde réel.

Les mots, la part du monde réel qu'ils peuvent saisir et celle plus grande encore qu'ils échouent à capter. Les mots et leur capacité à s'ériger en mondes imaginaires, en systèmes économiques, en idéologies politiques, en Utopies et en théories anthropologiques. Les mots restent au centre des préoccupations de Daniel Sillitoe lorsque, devenu adulte et exerçant la profession de géographe, il se retrouve au Mexique pour y mener un projet d'étude qui le conduit à partager son temps entre des observations de terrain dans la vallée du Tepalcatepec et des recherches à la bibliothèque de l'Emporio, un centre de recherche multidisciplinaire qui regroupe historiens, géographes, sociologues et anthropologues. L'Emporio est installé dans une petite ville de province, qui tire l'essentiel de sa prospérité de la culture intensive des fraises (et du travail des femmes et des enfants des bidonvilles qui s'écorchent les doigts à les cueillir pour un salaire de misère). Devant l'injustice de cette exploitation des pauvres, deux approches s'affrontent: celle des anthropologues de l'Emporio pour qui la misère est un objet d'étude qui en vaut bien un autre, matière à la construction d'échaffaudage intellectuel, et celle de Daniel, qui s'efforce de reconnaître aux travailleurs des fraises, et aux filles de la zone rouge, un visage humain, mais dont les bonnes intentions se heurtent sans cesse aux tentations dont il n'est que trop conscient du voyeurisme et d'une bonne conscience achetée à bon compte aux moyens de quelques aumônes... Le Mexique est aussi pour Daniel le lieu de sa rencontre avec Raphaël, un jeune garçon qui lui fait découvrir la communauté idéale de Campos, l'Utopie du Conseiller Anthony Martin. Et c'est surtout le lieu d'une épreuve initiatique par laquelle le Réel prend le pas sur le Rêve, et où l'autre, humain, semblable mais pourtant différent et inconnaissable, prend le pas sur les représentations où l'on veut l'enfermer, même si le Rêve ne disparaît pas, qui sera précieusement conservé dans un recoin de la mémoire.

C'est un heureux hasard qui me fait découvrir "Ourania" dans la foulée de ma lecture du "Livre des fuites", un roman plus ancien de J.M.G. Le Clézio où il avait tenté (et malencontreusement échoué) à fixer un reflet de toutes ces aventures humaines ignorées, oubliées et précieuses à la fois. Ces deux livres se font étrangement écho: Daniel est un autre Jeune Homme Hogan qui aurait enfin cessé de fuir, et "Ourania" réussit là où "Le livre des fuites" avait échoué - susciter devant le lecteur une multiplicité d'expériences humaines sans le perdre en cours de route. "Ourania" est un livre profondément humain et émouvant où J.M.G. Le Clézio nous donne le meilleur de son écriture: une simplicité admirable, c'est si simple qu'on pourrait bien passer à côté si on ne lui accorde pas toute son attention, et c'est du tout grand art.

Extrait:

"Je crois que c'est sur cette nappe que j'ai pensé la première fois à un pays imaginaire. Il y avait ce gros livre rouge que ma mère lisait, et qui parlait de la Grèce, de ses îles. Je ne savais pas ce que c'était que la Grèce. C'étaient des mots. Dehors, dans les magasins où j'accompagnais ma mère et ma grand-mère quand elles allaient acheter du lait ou des pommes de terre, il n'y avait pas de mots. Seulement le son des cloches, le bruit des galoches sur le pavé, des cris.
Mais du livre rouge sortait des mots, des noms. Chaos, Éros, Gaïa et ses enfants, Pontos, Océanos et Ouranos le ciel étoilé. Je les écoutais sans comprendre. Il était question de la mer, du ciel, des étoiles. Est-ce que je savais ce que c'était? Je ne les avais jamais vus. Je ne connaissais que les dessins de la toile cirée, l'odeur de soufre, et la voix chantante de ma mère qui lisait. C'est dans le livre que j'ai trouvé le nom du pays d'Ourania. C'est peut-être ma mère qui a inventé ce nom, pour partager." (pp. 18-19)

Fée Carabine

Coeur brûle et autres romances.

3 étoiles 1/2
Affaires de femmes.

Sept nouvelles dans ce recueil. La plus importante, en tête, la nouvelle qui a donné son titre au recueil. Et autres romances ? Ca parle bien de femmes, d’amours parfois. De là à qualifier ces nouvelles de romances … Ironie, quand tu nous tiens !
JMG Le Clézio a une sensibilité marquée aux dangers auxquels sont exposées les femmes. S’il y avait un lien entre ces nouvelles, ce serait celui-ci. De jeunes femmes qui quittent la maison familiale et qui deviennent la proie de prédateurs.
En règle générale, d’ailleurs, JMG Le Clézio est sensible à l’injustice de notre monde et au sort réservé à ceux qui ne savent (ou peuvent) se défendre. Comme, en outre, il a beaucoup voyagé, les pays qu’il a été amené à connaître ressortent dans ces nouvelles : Mexique, Caraïbes, USA, Maurice, Polynésie, …
Il est particulièrement sensible également à cet âge charnière qu’est l’adolescence. Ses petites histoires, plutôt des drames, partent de l’adolescence .
« En vérité, c’est si difficile d’entrer dans le monde adulte quand toutes les routes conduisent aux mêmes frontières, quand le ciel est si lointain, que les arbres n‘ont plus d’yeux et que les majestueuses rivières sont recouvertes de plaques de ciment gris, que les animaux ne parlent plus et que les hommes eux-mêmes ont perdu leurs signes. »
La dernière nouvelle, Trésor, sort du schéma commun aux autres nouvelles. Un peu plus ésotérique, elle se déroule du côté de Petra, en Jordanie. Elle est peut être la moins facile à lire, ou plutôt celle qui demande le plus d’efforts.

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Tistou


Le rêve mexicain ou la pensée interrompue
4 étoiles

Le monde comme un tout

Ce très bel essai de J.M.G. Le Clézio est dérangeant à plus d'un titre. Tout d'abord, parce qu'il nous interpelle à propos de la disparition d'une civilisation extrêmement brillante, que la rapacité des conquérants européens a fait disparaître de la surface du monde en un éclair. Il nous fait ressentir profondément la perte qui résulte pour nous de cette destruction: la perte d'une cosmogonie selon laquelle la terre, les hommes et les dieux font partie d'un tout et sont donc réellement liés les uns aux autres, une vision du monde tissée de magie et de beauté et qui eût pu enrichir notre vie aujourd'hui (l'exploitation des ressources naturelles, la protection de l'environnement...), une vision du monde dont ne subsistent que quelques traces fragmentaires dans de vieux codex poussiéreux...

Et puis, J.M.G. Le Clézio nous fait aussi prendre conscience de l'impossibilité fondamentale pour les occidentaux individualistes que nous sommes de réellement comprendre cette civilisation qui plaçait l'équilibre du monde bien au-dessus de la vie des individus, ce qui se traduisait par des rites - à nos yeux - d'une extrême cruauté.

"Le rêve mexicain" n'est pas d'un accès facile, on se perd un peu dans la panthéon innombrable de ces peuples amérindiens, et l'écriture de Le Clézio, très lyrique, ne facilite pas toujours la tâche du lecteur. Mais ce lyrisme a le mérite de mettre l'accent sur la beauté et la poésie de ce monde perdu.

Fée Carabine


La Ronde et autres faits divers

4 étoiles
Dans le détail.

Recueil de 11 nouvelles, 11 faits divers, qui se dégustent comme on pique des fruits dans une corbeille. On en a à peine terminé une qu’on se demande où nous emmènera la suivante. Dans l’ensemble, plutôt tragiques, surtout pas à « happy end », mais toujours avec tendresse, amour pour ses personnages.
Du très tragique avec « La ronde », où le jeu de la ronde se termine au plus mal pour l’adolescente concernée, ou encore la nouvelle dans laquelle Le Clézio nous décrit avec pas mal d’années d’avance le phénomène dit des « tournantes », nouvelle des plus effroyables où rien ne nous est épargné par Le Clézio.
Minutie, sens du détail, du décor, souci de la cohérence psychologique de ses personnages : tout y est et le format de ces nouvelles s’accorde parfaitement aux tranches de vie décrites.
Outre la sensibilité de Le Clézio pour les avanies que peuvent subir femmes ou filles perce également sa compassion, dans un thème fréquent chez lui ; le traumatisme et le mal-être des migrants. De ceux qui quittent leur sol natal, les leurs, pour essayer de trouver de quoi vivre dans nos pays riches.
Une belle réussite avec « Villa Aurore ». C’est le thème de la nostalgie des émotions de l’enfance et des petites trahisons qu’on peut commettre l’âge adulte arrivant.
JMG Le Clézio a beaucoup de respect pour les petits détails, ceux qui, insidieusement, peuvent faire basculer une trajectoire ou nos certitudes.


Tistou



 

L'Africain

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4 étoiles 1/2

A la gloire du père et de l'Afrique

"J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre."

"L'Africain" est en effet la tentative de Jean-Marie Gustave Le Clézio pour retrouver et comprendre son père. Un père, médecin militaire au Cameroun puis au Nigéria, qui fut séparé de sa femme et de ses deux enfants par la deuxième guerre mondiale. Un père dont Jean-M arie Gustave Le Clézio fit la connaissance en 1948: "(...) usé, vieilli prématurément par le climat équatorial, devenu irritable à cause de la théophylline qu'il prenait pour lutter contre ses crises d'asthme, rendu amer par la solitude, d'avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille, dans l'impossibilité de quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de ses enfants...". "L'Africain" est le récit sensible et pudique de cette rencontre avec le père, les heurts entre deux jeunes garçons habitués à faire la loi et un homme féru de discipline, les malentendus entre ces deux enfants et cet homme qu'ils ne connaissent pas, dont ils ignorent l'itinéraire qui l'a amené de son île Maurice natale en Afrique équatoriale (la maison familiale et l'innocence perdues en ce jour de l'an fatidique de 1919, les études de médecine en Angleterre, l'embarquement à Southampton pour la Guyane...). Et puis, il y a pour ces deux enfants la découverte de la terre africaine, la découverte de la violence de la nature et de la présence - physique - des corps humains pour la première fois dépouillés des masques et des oripeaux dont les affuble notre société occidentale. "L'Africain" est un très beau récit où Le Clézio s'avance privé des masques de la fiction et où il retrouve, sans fards, dans un style plus épuré qu'à l'accoutumée, les mythes fondateurs de sa vie et de son oeuvre. Ce très beau texte est en outre illustré de photos tirées des archives personnelles de l'auteur.

Fée Carabine

 

3 étoiles


Enfance…

Ecrit en 2004, alors que l’auteur a 64 ans, ce livre n’est pas un roman. Jean-Marie Gustave Le Clézio a choisi d’y regrouper ses souvenirs d’enfance. Il raconte comment, la trajectoire du gamin qu’il était, colérique et capricieux, déstabilisé par une enfance sans père dans un pays en guerre ( la France de 1939 à 48) percuta celle du père qu’il avait en fait, lorsqu’il put le retrouver, à huit ans, au Niger. Un monde venait de disparaître pour lui, le versant français peuplé de femmes bienveillantes (mère et grand-mère), un autre lui sautait au visage de manière brutale et sans doute inattendue, le versant africain sur lequel régnait ce père étranger autoritaire, méthodique et amer. Il y trouvera à la fois la liberté la plus totale (grands espaces, liberté des corps, heures sans surveillance et absence d’école) et la stricte discipline paternelle, précise jusqu’aux détails, n’admettant pas d’être contestée et qui ne rejetait pas les châtiments corporels.
De la découverte de ce nouveau monde, toute la personnalité de Le Clézio se trouvera non pas transformée mais formée. Quoique… transformée aussi sans doute, car, avec ce qu’il nous dit de l’enfant qu’il était en France, j’ai gardé l’impression que, si jeune qu’il fut, il n’était alors pas parti pour devenir ce que l’Afrique et cette figure paternelle impressionnante ont fait de lui. Les décennies ont passé et c’est un homme de plus de soixante ans qui retourne ainsi sur son passé et en particulier sur ses relations difficiles avec son père qu’il tente de mieux comprendre maintenant, mais on sent comme tout cela est encore sans évidence.
C’est un ouvrage dont on ne peut se dispenser si l’on s’intéresse à l’auteur que ce gamin de huit ans est devenu et qui nous laisse sur une sorte de sympathie inattendue mais réelle pour ce père difficile de l’enfant – sans doute difficile aussi- qu’il était.

Sibylline

Le livre des fuites
2 étoiles 1/2

Un jalon sur le chemin d'un écrivain?

Le titre: "Le livre des fuites", le sous-titre: "roman d'aventures". Etrange roman qui semble perpétuellement fuir son lecteur. A moins qu'il ne tente de fuir son sujet? Toutes ces aventures humaines qui se déroulent sur cette terre où nous vivons et dont pourtant nous ne savons rien. Publié en 1969, oeuvre de jeunesse, ce "livre des fuites" est décidément un livre très étrange, roman sans histoire et dont le seul personnage, Jeune Homme Hogan, se voit réduit au rôle ténu de fil conducteur, d'un lieu à un autre, de méditation en rêverie, dans un projet romanesque que l'auteur lui-même dépeint en ces termes:

"Mélange de chapitres romancés
de poèmes. Méditation libre
(Réflexions, notes, mots clés,
signaux, journal de bord)
Attention au carcan, système!" (p. 171)

Un roman expérimental, en somme. L'exploration de nouvelles formes d'écriture. La quête d'une liberté élusive. C'était peut-être une étape nécessaire dans l'élaboration de l'oeuvre que l'on sait. Mais la longue juxtaposition de fragments de bric et de broc a tôt fait de se vider de toute émotion, de toute chaleur et de toute vie, comme si l'auteur refusait de nous donner à ressentir ce qui fait la vie d'un être humain, unique et irremplaçable avec ses joies et ses souffrances, comme s'il voulait fuir et nous faire fuir avec lui ce tissu d'émotions... J'étais bien trop intriguée par ce livre étrange pour m'ennuyer une seule minute, et l'écriture de J.M.G. Le Clézio est, comme toujours, très belle. Mais j'échangerais "Le livre des fuites" sans un instant d'hésitation contre un autre de ses romans, "Désert", "La quarantaine" ou "Poisson d'or", où les ombres ici laissées sans nom retrouvent leurs visages.

Extrait:

"Est-ce que vous pouvez penser à tout ce qui arrive sur la terre, à tous ces secrets rapides, à ces aventures, à ces déroutes, ces signes, ces dessins peints sur le trottoir? Est-ce que vous avez couru à travers ces champs d'herbe, ou bien ces plages? Est-ce que vous avez acheté des oranges avec de l'argent, est-ce que vous avez regardé les taches d'huile en train de se déplacer sur l'eau des bassins des ports? Est-ce que vous avez lu l'heure aux cadrans solaires? Est-ce que vous êtes allé au cinéma, un soir, pour regarder pendant de longues minutes les images d'un film qui s'appelle Nazarin, ou bien La rivière rouge? Est-ce que vous avez mangé de l'iguane en Guyane ou du tigre en Sibérie?" (p. 11)

Fée carabine

 

La quarantaine

3 étoiles 1/2

Saga familiale


Ce qui m’a frappée dans ce roman, d’apparence simple, c’est la complexité de sa construction. Je dis «roman d’apparence simple», car on pourrait résumer l’histoire à l’aventure que vécurent à la fin du 19ème siècle, un groupe d’Européens abandonnés pour cause de quarantaine médicale sur un îlot proche de l’île Maurice où ils se rendaient, parce que la variole s’était déclarée chez certains . Comme on le devine bien, cette épreuve sera l’occasion pour chacun de voir son rôle social s’effriter, les masques tomber et l’humain se montrer à nu dans ce face à face avec la simplicité tragique de la misère, de l’épidémie, de la contagion et de la mort. Si vous y ajoutez en thème central une histoire d’amour (passionné forcément) entre adolescents, vous n’êtes pas loin du roman sentimental classique.
C’est là qu’interviennent deux éléments : tout d’abord Arthur Rimbaud, aperçu au tout début du récit dans un rôle où on ne l’attendait guère. On le retrouve ensuite au moment de sa mort, puis ses poèmes réapparaissent régulièrement tout au long de la narration jusqu’à ne plus «faire le poids» face aux exigences de la vie pure et dure - comme cela a peut-être été le cas dans l’histoire du poète- car ils étaient malgré tout, enfants d’un monde civilisé. Ils forment cependant des pans de l’histoire d’au moins deux des personnages principaux et sont pour cela sensibles tout au long du livre.
Ensuite, intervient dans le récit, cette complexité que j’évoquais en commençant et qui a même fait qu’au tout début, j’ai été perdue. Qui parlait ? Jacques, le Léon actuel ou le premier Léon ? Le Clézio a choisi de varier ses narrateurs. Ils sont au moins quatre et j’ai trouvé qu’une certaine confusion (voulue ou non ?) régnait parfois entre les hommes de ce que je pourrais appeler le «côté Léon» et j’ai éprouvé un peu cette même confusion dans les récits du côté Suryavati, fille-mère-grand-mère…et je m’y suis parfois sentie un peu incertaine.

Il faut encore ajouter parmi les thèmes abordés : l’hérédité (avec la mère eurasienne de Léon mainte fois évoquée comme possible explication), le colonialisme (tout au long du roman dans sa forme triomphante et à la fin, dans sa forme pourrait-on dire, «terminale»), l’opposition entre les fondamentaux humains et les fondamentaux sociaux, pour ne pas parler de la culbute si facile à faire, du riche vivant au mort dépourvu de tout, en passant par le vivant, volontairement ou non, dépourvu de tout également.
Comme on le sait, J.M.G Le Clézio aime prendre dans son histoire familiale le thème sur lequel il brodera dans ses romans. C’est encore le cas ici, et c’est son grand-père maternel qui vécut une aventure assez proche de celle qui est évoquée dans cette «Quarantaine».

Sibylline

Gens des nuages

3 étoiles
Ex-Sahara espagnol.

Jemia est la femme de J.M.G. Le Clézio. Ils se sont connus à Maurice mais la famille de Jemia est originaire de la Saguia El Hamra (la rivière rouge).
« La Saguia El Hamra est une vallée asséchée à l’extrême sud du Maroc, au delà du Draa, au coeur d’un territoire qui a longtemps appartenu à l’Espagne sous le nom de Rio de Oro. » Autrement dit l’ex Sahara Espagnol, le conflit sahraoui avec le Maroc, terre longtemps interdite et dangeureuse (mines notamment).
« Et voici que tout d’un coup, alors que nous n’y songions plus, le voyage devint possible … Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jemia lui avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un sens différent, un sens vivant : les femmes bleues ; l’assemblée du vendredi ; les Chorfa, descendants du Prophète ; les Aït Jmal, le peuple du Chameau ; les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la pluie. »
Le rêve devient donc réalité et « Gens des nuages » est un récit de voyage. Des considérations sur la filiation dans une autre civilisation, sur le voyage, le Sahara, la vie dans le désert, la beauté du désert, … accompagnés de photos. Le désert est omniprésent. Ses habitants aussi, qui semblent d’autant plus denses qu’ils sont rares. Les échanges de Jemia et JMG Le Clézio avec ces habitants de la Saguia El Hamra, les ancêtres de Jemia, sont riches, riches d’humanité, de profondeur. Il est plus facile de se concentrer sur l’essentiel quand on est confronté à la non-abondance, au presque-néant. Ces échanges sonnent vrais et cet ouvrage de JMG Le Clézio n’est pas dans la fiction. C’est bien la relation d’un retour aux sources longtemps rêvé, espéré, et effectué enfin comme dans un rêve.
« Nous sommes restés le plus longtemps que nous avons pu sur le Rocher, à regarder, à écouter, à respirer. Le souffle continu qui vient du fond de la vallée siffle dans les trous de la roche. Dans mille ans, dans dix mille ans, le Rocher sera toujours là, simplement un peu plus usé par les grains de sable qui le bombardent, éclaté par endroits par le tonnerre, par l’alternance de la chaleur et du gel. »

Tistou

Ailleurs
3 étoiles 1/2

Conversation avec J.M.G. Le Clézio

Ce petit livre reprend une série d'entretiens entre J.M.G. Le Clézio et Jean-Louis Ezine, des entretiens diffusés sur France Culture en 1988. J.M.G. Le Clézio venait alors de publier "Le rêve mexicain ou la pensée interrompue", l'essai qu'il a consacré à la disparition des civilisations pré-colombiennes, un livre qui est aussi un hommage poétique à la beauté et à la magie d'un monde perdu. Le Mexique et l'écriture - ses lieux, ses rituels, les forces qui la poussent en avant... - sont les deux thèmes principaux de ces conversations qui nous donnent une belle opportunité de pénétrer plus en profondeur un pan de l'oeuvre de l'écrivain français qui partageait alors son temps entre la France et le Mexique, une division inconfortable et une source d'inspiration...

Si la réserve légendaire de J.M.G. Le Clézio est clairement perceptible dans les premières pages, Jean Louis Ezine est bel et bien parvenu à nouer un authentique dialogue avec l'auteur. "Ailleurs" évite les écueils habituels du genre de l'interview, et loin de se limiter à un bavardage superficiel, propose un complément très intéressant aux livres de J.M.G. Le Clézio (en particulier au "rêve mexicain").

Extrait:

"Au fond, pour moi, les livres sont comme des bornes sur un itinéraire. Plus tard, quand on se retourne, on se dit: «Ah oui, ça va dans cette direction», mais au moment où l'on avance, quand on pose son jalon, on ne sait pas trop où l'on va, On laisse du moins sa trace. On ne sait pas si ça va signifier quelque chose, si c'est un détour pour rien ou si, au contraire, on est revenu en arrière; c'est très difficile à savoir. C'est là que les autre sont importants. Ecrire sans être lu, ce doit être très décourageant, et très difficile. Je crois qu'un écrivain a foncièrement besoin qu'on lui dise: «Non, ça ne va pas»; ou bien: «Ah oui, ça, j'ai bien aimé, mais pas le reste». N'importe quoi, mais qu'on lui dise quelque chose." (pp. 17-18)

Fée Carabine

Sirandanes

3 étoiles

Suivi d’un petit lexique de la langue créole.

JMG et Jemia Le Clézio ont passé leur enfance à Maurice. Cette île si accueillante où le créole règne en maître bien que l’Anglais soit la langue officielle.
Sirandanes ? Ce sont des devinettes, en créole, qui portent sur la vie quotidienne des Mauriciens.
Sirandanes ? Sampek ! C’est ainsi que les devinettes se lancent et sont acceptées à Maurice.
JMG Le Clézio nous les présente en créole avec une traduction en français. Ce sont des classiques, certainement tout aussi représentatifs de l’âme mauricienne que le seraient des contes :
« Dilo dibut ?
- Kann.
(De l’eau debout ?
- La canne à sucre.) »

« Bul disan anba later ?
- Betrav.
(Une boule de sang sous la terre ?
- La betterave.) »

« Kan mo gran manman dézbiyé, mo ploré ?
- Zonyon.
(Quand ma grand-maman se déshabille, je pleure ?
- L’oignon.) »

JMG Le Clézio nous confie son attachement à cette langue parlée qu’est le créole, qui l’a bercé dans son enfance, et nous donne un lexique de la langue créole et des oiseaux.
Je ne peux résister à celui-ci, de mot, indéfectiblement pour moi à Maurice et La Réunion :
« Varangue : la véranda des demeures coloniales mauriciennes, où l’on se tient l’après-midi et le soir pour se rafraîchir, pour écouter la pluie et le ballet des moustiques. »
Et encore :
« Malang : l’eau malang, une eau corrompue, malsaine, empoisonnée. »
Ou le bel oiseau des Mascareignes :
« Paille-en-queue : c’est le phaeton aethereus, l’oiseau mythique, presque magique par sa beauté, volant au-dessus des falaises sombres de la rivière Noire, avec derrière lui sa longue queue de lumière, comète qui traverse l’immensité de l’horizon de la mer. »

Et enfin, pour rester dans le domaine du personnel, des illustrations ponctuent régulièrement la lecture, qui sont des dessins ou aquarelles de JMG Le Clézio.
Un petit ouvrage pour se faire plaisir.

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Tistou

 

 

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