Pierre MAGNAN est né à Manosque
le 19 septembre 1922.
Maquis dans l’Isère pendant la guerre.
En 1976, licencié pour raisons économiques, il écrit
“Le sang des Atrides”, qui obtint le prix du Quai des
orfèvres en 1978.
Un site lui est dédié : www.lemda.com.fr
Qu’est-ce qui vous a a
amené à la série des Laviolette ? C’est quelque
chose qui était programmé et planifié ?
C’est la réaction contre le Nouveau Roman. Parce que j’avais
déja fait plusieurs livres refusés. On m’a dit qu’il
y avait une histoire dedans et que ça n’était plus
la mode, qu’on était maintenant tributaire du Nouveau Roman
et que mes histoires n’intéressaient plus personne. Alors,
là dessus j’ai été licencié de la
place où je travaillais pour raison économique. J’étais
à Paris et je me consolais en écrivant un roman policier
qui s’appelle « Le sang des Atrides ». Je me suis
dit que du moment que les histoires n’intéressaient plus
personne, il restait une branche qui, elle, était toujours tributaire
d'une histoire (un commencement, un milieu, une fin) : le roman policier.
Et c’est pour ça que j’ai écrit « Le
sang des Atrides » et toutes les aventures du Commissaire Laviolette.
Mais quand vous avez écrit « Le sang des Atrides
», vous aviez déja en tête d’en faire un héros
récurrent ?
Eh bien non, en réalité non. Mais c’était
obligatoire. « Le sang des Atrides » a eu le prix du Quai
des Orfèvres. On en a tiré 100 000 exemplaires et vendu
100 000. Mais pas parce que c’était Magnan. Parce que c’était
le prix du Quai des Orfèvres.
Quand j’ai fait le second, on n’en plus vendu que 16 000,
le troisième 8 000, …et je me suis accroché à
ce personnage récurrent. J’ai donc fait quatre histoires
: « Le sang des Atrides », « Le tombeau d’Hélios
», « Le commissaire dans la truffière », «
Les charbonniers de la mort ». Tout ça est paru chez Fayard..
Avec -comment dire ?- un lectorat décroissant. Conclusion : j’en
ai écrit un qui s’appelait « La Maison assassinée
», j’ai envoyé le manuscrit à Fayard, qui
était mon éditeur, et il l’a refusé en disant
qu’étant donné l’érosion des ventes,
il ne pouvait plus m’éditer. Donc je l’ai présenté
à trois éditeurs et Denoel l’a accepté. Et
ça, « La Maison assassinée », c’est
ce qui m’a fait partir. On en a vendu à ce jour plus de
400 000 exemplaires. Tout ça parce que j’ai eu à
ce moment une attachée de presse. Ah, c’est important,
c’est capital pour un auteur ! C’est extraordinaire, j’ai
eu la meilleure de Paris.
Vous ètes toujours acheté régulièrement
?
Oui, oui. Même après « La Maison assassinée
» j’étais mal connu, même après ce succès.
Et à ce moment mon éditeur a passé un traité
avec Folio. Folio, c’est le livre de poche de Gallimard. Et c’est
ça qui a fait ma notoriété. Pour une raison fort
simple : c’est que quand un bouquin broché vaut 20 euros
(prix de maintenant), tout le monde n’a pas 20 euros.
Tous les titres parus chez Fayard sont passés chez Folio et ceux
que j’avais vendus à 8 000 exemplaires, ils en ont fait
100 000 ! Folio, c’est retiré à perpétuité,
c’est renouvelé sans que le libraire s’en occupe,
… Moi, c’est Folio qui m’a fait démarrer malgré
le prix du Quai des Orfèvres. Dans Folio, chacun des bouquins
fait 100 000 exemplaires.
Depuis ça marche. Je reçois des e-mails en quantité
(2 000 par an), des lettres, …
On a tourné « La Maison assassinée », avec
Patrick Bruel. Ca, ça fait vendre. A condition que le film porte
le même titre que le livre. Actuellement on tourne "«
Les courriers de la mort » pour un téléfilm en 2
épisodes. Ca s’appellera « Les courriers de la mort
».
Pour en revenir à Laviolette, il y en a un où
vous le faites mourir ?
Ca c’est le dernier « Le parme convient à Laviolette
».
Là, la boucle Laviolette est bouclée maintenant
?
En principe oui. Parce que vous ne pouvez pas savoir le nombre de mails
que j’ai reçus pour m’engueuler. Il ne se passe pas
quinze jours sans que je reçoive une lettre de condoléances
pour Laviolette !
Mais là vous écrivez toujours ?
J’ai écrit plusieurs bouquins autobiographiques ; «
L’amant au poivre d’âne », « Apprenti
» et « Le monstre sacré ». Ce sont des livres
sur mon enfance, ma jeunesse. Et puis là, j’en ai commencé
un, je ne sais pas si je le finirai parce que j’ai quand même
83 ans, et qu’il va prendre 3 ans de ma vie. Il s’appelle
« Chroniques d’un château hanté ». Je
le promets à mes lecteurs depuis 10 ans et là il faut
que je m’exécute parce que c’est arrivé à
maturité.
C’est à dire que tous les jours vous vous mettez
à écrire un bout de ce livre ?
Oui, en principe tous les jours. D’abord c’est un bouquin
qui demande une documentation remarquable parce qu’il commence
à la Peste Noire de 1348 et se termine de nos jours. Et c’est
une énigme policière qui dure 500 ans. Ca demande énormément
de choses. J’ai écrit le premier chapitre. J’ai un
contrat pour la publication chez Denoel, mais je ne sais pas quand je
le finirai.
Pourquoi dites-vous que vous en avez pour 3 ans ?
Vous savez, c’est le calibrage des pages, des péripéties.
Je vois à peu près les objections qui vont se présenter,
la documentation dont j’aurai besoin, …
Vous dites en écrire un bout tous les jours, mais c’est
quand ? plutôt le matin ?
Ca, c’est très variable. Ca dépend des incidents
de la vie, de beaucoup de choses. Autrefois je m’astreignais à
une sorte de régularité. Je commençais à
8H du matin, je finissais à 11H. Premièrement parce que
je n’avais pas confiance en moi. Maintenant j’écris
10 lignes, je prends des notes sur un bout de journal. Après
je collationne.
Maintenant j’écris plutôt entre 20H et 24H. Parce
que là, c’est la solitude, il n’y a plus de bruit,
le téléphone ne sonne pas … Et dans la journée
il faut que je réponde à mes courriers, il y a l’administratif.
Et j’écris à la main. Je suis un des rares écrivains
français d’aujourd’hui qui fasse encore des manuscrits.
Si je n’avais pas le côté sensuel de l’écriture,
je n’écrirai plus. J’ai tapé des quantités
de bouquins à la machine, je sais taper des dix doigts, mais
ça ne m’intéresse pas. Ca arrête la pensée.
Le contact entre le papier, l’écriture et la pensée
est absolument indispensable.
Mon éthique c’est d’écrire, de former des
lettres, c’est absolument indispensable à mon équilibre
psychique.
Ma secrétaire reprend tout et elle me fait un texte imprimé
avec une grande marge et des intervalles. Mais l’écriture
m’est absolument indispensable pour ce qu’on appelle le
premier jet, ce qui n’a rien à voir avec la réalité.
La réalité, c’est un travail de patience. Vous savez,
le premier livre que j’ai écrit, j’avais 17 ans,
c’était « L’aube insolite ». Et quand
je l’ai eu fini, savez-vous ce dont j’étais le plus
fier : ce n’était pas d’avoir écrit un roman,
c’était d’avoir rempli 340 pages. Maintenant je suis
rôdé, j’ai écrit 33 livres. Mais il y a quand
même toujours la satisfaction d’avoir devant soi 350 pages
écrites. Ca représente une somme de patience et d’énergie…,
surtout quand vous imaginez que pendant que vous écrivez dans
votre coin un bouquin, il y a à peu près 60 000 Français
qui sont en train d’écrire dans leur coin : le facteur,
le retraité, ils écrivent aussi. Ils envoient tous des
manuscrits aux éditeurs.
Chez mon éditeur, il y a une armoire aux manuscrits où
se trouvent 600 à 700 manuscrits en lecture. Il y en a qui font
30 pages et d’autres 1 500. Vous n’imaginez pas le nombre
de Français qui écrivent, c’est incroyable !
Mon éditeur m’a dit : « Nous recevons à peu
près 2 500 manuscrits par an et nous en éditons environ
40. » Un petit 2 %.
Je suis en train de lire en ce moment
les mémoires de Paul Léautaud. Il a écrit un journal
qui fait à peu près 15 000 pages. Il a été
employé au Mercure de France qui était alors la plus grande
maison d’édition française et il a vu défiler
devant lui tous les écrivains de 1890 jusqu’en 1940. Eh
bien si vous pouvez m’en citer 5, c’est le bout du monde.
Les écrivains meurent avec leur public. Vous avez des écrivains
qui ont eu une notoriété incroyable : Maxence Van der
Meersch, André Gide, Paul Claudel, … Tous ceux là
on les étudie encore un peu dans les écoles, mais plus
personne ne les lit dans le public.
André Gide quand même !
Eh bien non. Ni Martin du Gard. Moi ça a été mes
Dieux. Je lis encore de temps à autre le journal de Gide mais
à la lumière du temps qui est passé,effectivement
ça a vieilli. C’est ça le drame quand on s’attaque
à l’actualité, et la plupart des écrivains
s’attaquent à l’actualité puisque c’est
leur vie.
Par exemple, le développement du socialisme comme il est décrit
dans Martin du Gard, dans tant d’oeuvres d’écrivains
progressistes, pour les gamins de 14 ans aujourd’hui, c’est
aussi loin que l’histoire des Celtes, Astérix le Gaulois,
… Ca n’a plus cours ! C’est ça la littérature,
il faut la considérer sous cet angle. En principe, un écrivain
meurt avec son public.
Même des modernes ; Jean-Louis Bory, Yves Navarre, Jean-Paul Sartre…
Tous ceux là je les ai vus naître et mourir.
Jean-Paul Sartre, tout de même, ça se lit toujours
?
Non. Même l’Université l’a lâché.
Jean-Paul Sartre était Marxiste ; marxiste stalinien. Aujourd’hui,
comme le Stalinisme et le Marxisme ont été balayés,
littéralement balayés… Bon, ils essaient de le faire
renaître en Russie, mais c’est l’impérialisme
qu’ils essaient de faire renaître. Ce n’est pas la
doctrine marxiste. Tous ceux qui ont écrit pendant 50 ans sur,
pour ou contre le Marxisme, on peut dire que leur oeuvre est entièrement
périmée.
Oui mais Jean-Paul Sartre n’a pas écrit que là-dessus
non plus ?
J’ai lu à 16 ans ses deux premiers livres : Le Mur et La
Nausée. C’était la guerre d’Espagne. La première
pierre d’achoppement de Sartre, c’est la guerre d’Espagne.
Il en a parlé encore dans Huis clos. Il y a deux éléments
chez Sartre : cette obsession des guerres injustes de l’époque
(comme si une guerre pouvait jamais être juste) et son aspect
physique. Dans Les Mouches, il dit quelque chose qui le dépeint
tout entier. Il dit : « Pourquoi ne chargerais-je pas les autres
du malheur qui est en moi ? ». Parce qu’il était
laid. Il était laid et toute sa philosophie s’en ressent.
Et puis, c’est mandarinesque. L’écriture mandarinesque,
c’est celle qui est divulguée uniquement pour une élite.
D’ailleurs ça commence très tôt. Ca commence
par la dialectique marxiste. La dialectique marxiste que le capitalisme
d’ailleurs a adopté. Le truc que disait Marchais : «
Tout ceci est globalement positif », ça c’est la
dialectique marxiste. Il y a des quantités de choses comme ça
qui ont été adoptées parce que c’est commode,
c’est pratique. Et c’est mandarinesque. Ca doit être
compris d’une manière quelconque par simplement un petit
nombre d’individus qui sont dans le coup. C’est incroyable
! C’est le contraire de la Pensée de la IIIe République.
Puisque la langue devait être divulguée et comprise par
tous, partout. C’est très insidieux. Des gens s’emparent
d’un système.
Là maintenant, nous nous trouvons en présence de cette
révolution énorme qu’est l’informatique. C’est
gigantesque. Moi j’ai des élèves de 5e qui m’écrivent
et quand ils m’écrivent « ce qu’est »,
ils écrivent « ç.ke ». Et quand je leur dit,
ils me répondent : « Mais Monsieur, vous comprenez, quand
on téléphone, c’est à la lettre. Alors ça
coûte moins cher d’abréger ». Et je leur dis
à tous, vous vous préparez à être une race
d’esclaves. Parce que chaque fois qu’on essaiera de vous
couillonner dans la vie, que ce soit un contrat d’assurance, un
contrat de travail ou un problème de mathématiques, c’est
sur les mots que ça se joue. Si vous ne connaissez pas la valeur
des mots, la valeur des phrases, vous serez couillonnés.Il n’y
a rien à faire, c’est comme ça. Donc vous vous préparez
à être une race d’esclaves. Il y aura au-dessus de
vous un certain nombre de gens sortant d’une ENA quelconque qui
vous demanderont des choses que de toutes façons vous ne comprendrez
pas et vous serez obligés de suivre leurs explications.
Les auteurs que vous estimez devoir perdurer ou que vous appréciez
particulièrement ?
Je ne lis pas les auteurs modernes, jamais. Moi, à mon âge
(mais je ne m’en flatte pas, c’est un travers) on ne lit
plus, on relit. On relit à perpétuité les livres
qui vous ont frappé, passionné. Alors quand on me fait
un compliment pour mes bouquins, je dis : « Est-ce que vous avez
lu Proust ? » Alors là c’est la débâcle.
Moi, je l’ai lu et je ne l’ai pas lu. Il y en a
que j’ai été incapable de finir.
Ca ne vous a pas spécialement frappé ? Alors je leur demande
: « Est-ce que vous avez lu Saint-Simon, Stendhal ?
Ah Stendhal, ça a été un de mes … mais ça
l’est moins. C’est curieux, hein ? Ca passe.
Pour moi, je lis surtout des diaristes, ceux qui ont fait des journaux
intimes. Saint-Simon, c’est encore pire que Proust. Quand je dis
que je lis Saint-Simon, je me fais engueuler : « Mais comment,
c’est illisible, ça parle de choses qui ne nous intéressent
absolument pas … »
Alors je leur réponds : « Mes chers enfants. Pour lire
Saint-Simon à mon âge, il faut avoir lu Les Pieds Nickelés
à 4 ans ! »
Parce qu’il y a des gens qui ont commencé à lire
à 30_35 ans, mais la lecture c’est un opium qu’il
faut avoir goûté jeune. J’ai appris à lire
à 4 ans avec Le Canard Enchaîné ! Et c’est
parce que j’ai appris à lire là dedans que j’ai
appris les nuances de l’écriture. Moi, Tintin, je ne l’ai
jamais lu. C’était catholique et mon père était
communiste.Il n’y avait rien à faire !
A votre sujet on parle souvent de Giono ?
Oui. Parce que Giono m’a appris à peu près tout
ce que je sais, depuis l’âge de 12 ans. C’est lui
qui m’a prêté la plupart des livres de sa bibliothèque.
C’est lui qui m’a mis le doigt sur Dostoïevski, Tolstoï,
Virgile, … Si j’ai eu un maître à penser, c’est
lui, c’est sûr.
Il ne se démode pas lui, quand même ?
Ah non ! Giono est un des seuls avec Proust, Céline, quelques
autres .
Mais Céline, son antisémitisme sauvage, ce n’est
pas possible ! On ne peut pas le suivre !
Au niveau de la qualité d’écriture, c’est
formidable, mais c’est comme un tic, ce n’est pas naturel
son écriture. Moi, j’ai relu 3 fois « Mort à
crédit ». C’est son enfance. C’est extraordinaire.
Mais cette manière d’écrire, saccadée, asthmatique
finit par … fatiguer. On voit le procédé. La trame
de l’écriture apparait, c’est très embêtant.
Il n’y a aucune référence, jamais, à la joie
de vivre chez Céline. A aucun moment il ne s’intéresse
à un oiseau, un insecte, un grain de blé.
Proust, de temps à autre, parle de la nature.
Vous aimez Proust ?
Ah oui ! Je l’ai découvert à 35 ans ! A 16 ans,
j’ai pris un bouquin de Proust dans la bibliothèque de
Giono. Il m’a dit : « Ne lis pas ça, c’est
un pignouf ! » Et donc, suivant mon maître à penser,
je ne l’ai plus repris. Et puis un jour, j’avais 35 ans,
j’étais à la gare de Nice et je vois un bouquin
de poche, parmi tant d’autres à l’étalage
: Un amour de Swann_Marcel Proust. Je me suis dit, tiens je ne l’ai
jamais lu, je vais le prendre. J’ai ouvert ça et n’en
suis plus sorti. Comment j’ai pu être assez con pour ne
pas lire ça pendant 30 ans ! J’avais lu Montaigne, Stendhal,
Saint-Simon, mais Proust …
Je conçois très bien que l’homme normal ne lise
pas Proust parce que je crois que pour aimer Proust, il faut déja
s’être colleté avec l’écriture. Quelqu’un
qui est passionné par la lecture mais qui n’a jamais eu
l’idée de se demander comment c’est fait ne peut
pas être passionné par Proust. C’est un truc de spécialiste.
Comme Saint-Simon d’ailleurs. Je comprends très bien qu’on
ne lise pas Saint-Simon. Sainte Beuve disait : « Il écrit
à la diable pour l’éternité ». C’est
exactement cela. Puis alors, il écrivait pour personne, parce
que son manuscrit, si Louis XIV l’avait trouvé, il allait
à La Bastille pour le restant de ses jours. Donc il écrivait
pour personne. Il écrivait pour son compte personnel parce que
c’était un acerbe, un vindicatif. Il avait tous les défauts
du monde.
Tistou
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