La Chambre au puits.

Etendu sur mon lit, je regardais passer les clients de l’hotel. Sans aucune attention prêtée à ma personne, ils allaient directement au desk prendre leur clef.
Incapable de me concentrer ou de réagir, je subissais ce va-et-vient incessant sans comprendre. L’obscurité de la chambre, c’était normal. En sous-sol, sous le plancher de l’entrée de l’hotel, chichement éclairée …
Jamais on ne m’avait attribué cette chambre dans cet hotel où j’avais mes habitudes. Plafond très haut, murs … de pierre ? Et pas le mobilier habituel.
J’étais allongé, habillé, sur un volume rectangulaire plat ; le lit, et là encore un homme s’approchait, pàle et blafard, désincarné. Il passait au pied de mon lit mais ne me voyait pas. En tout cas m’ignorait. Il allait au fond de la pièce, à l’autre bout où l’on ne voyait personne pourtant, et il repartait avec une clef.
Ma valise était posée par terre, non déballée, droite. Pas rangée, posée, en travers.
L’esprit engourdi, j’étais incapable de bouger et fonctionnais au ralenti.
Un autre client succéda au précédent, selon le même cérémonial, et lui aussi, tout aussi indifférent. Tout comme s’il était naturel que je sois étendu sur un lit dans un espace où ils allaient chercher leur clef !
Non. On ne m’avait jamais attribué cette chambre et je me demandais comment j’allais pouvoir dormir.
En tournant le regard sur le côté gauche, je pouvais voir le puits, quasiment au centre de la pièce. Il béait sous le plafond élevé. Un puits tout ce qu’il y avait de classique ; une margelle et une ombre inquiétante au milieu.
Une femme passait et j’étais content d’être distrait de la vision du puits. Elle ne m’accordait pas plus d’attention que les autres, le visage douloureusement tendu vers le but à atteindre. Elle semblait glisser, tel un spectre.
Oui ! Pas de bruit. Voilà ce qui était frappant : cette chambre avec son passage incessant de clients était un véritable désert sonore. Une abstraction auditive.
Sauf, à bien y écouter, comme un goutte-à-goutte qui semblait provenir du puits bien qu’il n’y eût pas de mouvements d’eau visibles.
Mon regard se tournait à nouveau, sans que ma volonté l’eût commandé, vers cette margelle, ce puits, qui figurait comme une gueule ouverte droit sur le coeur noir qui battait sous la terre, et un ploc_ploc semblait l’habiter.
Engourdi, je n’avais même pas l’idée de me lever pour aller faire cesser ce bruit diabolique qui, je le savais, m’empêcherait de dormir.
Le plafond était réellement très haut et la pénombre très profonde. Je voyais bien ma valise, posée, de travers, simplement posée, pas déballée, mais le volume restant de la pièce était à peine discernable. Les murs, en pierre manifestement, étaient très éloignés du lit. Le seul élément qui s’imposait à la vue était ce puits terrible dont rien n’expliquait la présence dans la chambre.
Et je me prenais à être saisi d’une angoisse qui me tenaillait le coeur. Comme recevoir un coup de stylet dans la poitrine. Et je me prenais à souhaiter que le défilé incessant des clients qui allaient chercher leur clef ne s’interrompe pas, ne me laisse pas en tête-à-tête avec le puits, avec cette margelle qui encadrait une ombre dont pouvait surgir à tout moment, j’en avais l’intuition, une chose terrifiante.
Ne pas regarder le puits était une partie de la solution mais mon attention, incontrôlée, était seulement détournée par ces personnes qui passaient, indifférentes, devant mon lit, et allaient au fond chercher leur clef.
J’essayais bien de me concentrer sur elles, d’imaginer leurs occupations, leurs caractères d’après leur physionomie mais un vague malaise, un début de tête-qui-tourne m’envahissait alors. Sidération était le terme exact. Sidéré et stupéfié, voilà ce que j’étais.
C’était sans issue. J’allais rester en tête-à-tête avec le puits, allongé là sur ce lit qui ne ressemblait à rien, avec ma valise pas déballée. Une peur énorme, et en même temps un sentiment d’impuissance totale, me clouaient sur le lit, incapable d’agir.
Ploc-ploc, ploc-ploc. Comme issues du fond du puits, comme des gouttes qui remonteraient à l’air libre. Issues de quoi ? De cette ombre qui m’hypnotisait, me vidait de toutes forces ? Des gouttes pulsées du coeur noir vers on ne sait quelle réalité terrible ? Un sentiment d’immanence, d’évènement à subir contre lequel se révolter aurait été vain ?
Et ce puits, là, au milieu. Et ce ploc-ploc qui scotchait ma conscience à cette vision tant redoutée. Et ce sentiment de vide, de chute au ralenti dans l’espace, …
Il faut que cela cesse …

Je retournerai dans cet hotel. Je l’ai dit, j’y ai mes habitudes. J’éviterai d’y refaire des cauchemars.

Tistou

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Champagne

Un matin blafard, dans la plaine de Champagne. L’horizon est plat, blafard aussi. Comme le matin.
De loin en loin des tas de betteraves attendent les tracteurs et les camions pour aller vivre leur vie future de morceaux de sucre. Dans la voiture, le calme feutré de la vitesse de croisière est seulement meublé par la revue de presse de la Radio Nationale. C’est simplement un cran au dessus du silence.
Le vide de cette campagne est poignant. L’absence de relief et d’arbres aussi.
La ville est annoncée ; à 2 kilomètres.Petite ville de Champagne. Il y a un café, sur la place au centre, il s’en souvient. Café du matin, plaisir du matin. Allez, il va préparer l’entretien à venir devant un espresso.

-Et maintenant avec toute cette électronique, tu tombes en panne de batterie et tu ne bouges plus.
-Tiens. Moi, avec ma Mercedes l’autre jour …
Les deux là, au comptoir, pareil. Un cran au dessus du silence.
C’est un vieux café, tenu par deux vieux. Lui est assis à une table, à moitié sourd. Il trie des papiers, des factures. Elle, derrière le comptoir, accorde sa présence aux deux des voitures. Sa présence, mais guère plus. Elle essuie machinalement un verre, son chignon de travers.
-Sur 3 cylindres, avant, tu pouvais au moins ramener ta voiture, là …
Le décor, décor ?, est de l’âge des propriétaires. Assis près de la porte d’entrée, il voit la peinture, écrue, écaillée, qui laisse apparaître les échardes de bois. La clanche, à l’ancienne, a du jeu et semble ne pas savoir si elle doit ouvrir la porte ou tourner dans le vide. Au sol, sur le carrelage, les traces de la porte qui frotte, ont laissé comme des trainées noires. On imagine le bruit rien qu’à les voir. Mais personne n’entre ni ne sort. Le vieux est toujours à ses factures. La vieille a les yeux tournés vers l’extérieur. Il n’y a rien à l’extérieur. Sur cette place du centre ville, personne ne passe, ou si peu.
L’espresso est bon. C’est presque étonnant.
-Et l’Arthur ? Même son tracteur ! L’autre jour il voulait bricoler le ralenti …
Un cran au dessus du silence. C’est ça.
Dehors, soleil timide blanchâtre, soleil de Champagne, c’est pas le Pérou. Une femme, trop âgée pour être la mère, promène une poussette. Grand mère ou nourrice. Il ne sait pas pourquoi, il repense à sa nourrice, quand elle le ramenait de l’école en vélo, assis sur un siège posé sur le porte-bagage. Tiens, c’était une ville un peu comme celle là …
Qu’est-ce que le plafond est haut ! Couleur indéfinissable, le luminaire est vieillot. Il doit mal éclairer.
Tiens, ils s’en vont nos deux aux voitures.
-Au revoir Messieurs.
Le calme retombe une fois la porte repoussée. Oui, elle fait bien du bruit. Il ne l’avait pas remarqué en entrant mais elle fait bien le bruit qu’annonçaient les trainées au sol.
Le calme retombe et il y a la vie pourtant. La vie de ces deux vieux, de leur vieux café. Il ne saurait pas dire pourquoi il s’y sent bien. Rien de beau, ni d’excitant, une simple humanité qui palpite dans cet intérieur clos. Une humanité faite des jours, des semaines, des mois, des années, … qu’ils ont passés ici, des conversations qu’ils ont tenues, des petits bonheurs qu’ils ont connus, des gros malheurs sûrement aussi.
C’est diffus . C’est du domaine de la vibration, des ondes, mais il le sent : il y a une vraie vie ici. Plus la vie qu’auprès de ce JULIA qui plastronne de son épopée misérable en Syrie. Plus la vie qu’auprès du président du MEDEF qui annonce ses intentions de gratter un peu plus d’argent…
C’est la vie. Une vie sur la fin, mais qui imprègne ces lieux aussi sûrement que l’eau une éponge.
- Vous m’en redonnez un deuxième ?
- Drôle de temps, hein ?
- Faut pas se plaindre pour la saison …
Ce sera tout. Il feuillette son dossier. Dans dix minutes il faudra défendre son bout de gras, convaincre, séduire …
Il faudra laisser ce cocon hors du temps, et ces deux vieux à leurs factures, leurs habitués et leurs tracas quotidiens.
- Ca fait combien ?
- 2 euros.
- Merci. Et bonne journée !


Tistou

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En ligne de mire.

Cela faisait déja trente secondes qu’il tenait la petite silhouette kakie dans sa ligne de mire.
Ca faisait longtemps qu’il aurait dû avoir pressé sur l’acier froid de la gâchette.
Trente secondes ? Dans la vie d’un homme ? Mais ces trente secondes là, avec la silhouette là bas, à trois cents mètres, en plein dans sa ligne de mire, et son index qui n’avait pas pressé la gâchette, ces trente secondes là, changeaient tout.
Il était allongé dans les fourrés, derrière les décombres d’un hangar, dans la froideur du matin. L’humidité de l’air avait condensé pendant la nuit et maintenant qu’il retenait son souffle, toute sa vie suspendue à la pression que son index de la main droite n’exerçait pas, il sentait la rosée transpercer sa tunique.
Tout son corps ne faisait qu’un avec le fusil dont le canon, gueule béante de l’enfer, suivait obstinément les moindres déplacements de la silhouette kakie.
Deux heures déja qu’il avait pris position, comme tous les jours, dans l’herbe, caché par les décombres, pour surveiller l’orée du bois qui surplombait la prairie, là devant lui, après une mauvaise nuit à essayer de dormir et d’oublier qu’il était devenu un soldat d’occasion, lancé dans les montagnes loin de chez lui , à mal dormir, mal manger, à vivre mal, à vivre le mal.
Comme tous les jours, il avait progressivement repris confiance, se disant que ce n’était pas aujourd’hui encore qu’il aurait la vision redoutée de silhouettes ennemies débouchant du bois pour gagner la route en contrebas. De silhouettes ennemies qu’il faudrait abattre, empêcher d’avancer. Contre qui il faudrait jouer le grand jeu de la guerre, tu me tues-je te tues. Ce jeu auquel il n’avait tout compte fait pas encore joué.
En arrivant, comme tous les matins, il avait armé son fusil, s’était ménagé une position confortable, à moitié allongé dans la végétation, et avait progressivement retrouvé son calme. Comme hier, comme avant-hier, … son attention s’était peu à peu reportée sur des objectifs plus pacifiques.
Sur le ciel qui commençait à s’éclaircir, qui avait cette teinte froide et blanchâtre des aubes de novembre. Des aubes où, enfant, dans un décor semblable , il se levait dans la nuit encore installée. Où il se débarbouillait dans la cuisine pendant que sa mère préparait le café et où, après avoir enfilé mécaniquement ses vêtements, bu machinalement son café au lait avec le pain trempé dedans, il s’ébrouait sur le pas de la porte devant un ciel qui s’éclaircissait progressivement, froid et blanchâtre. Comme ici.
Et puis … Et puis comme une tension s’était installée. Oh, des petits riens. De ceux dont vous prenez conscience après, qu’ils vous avaient averti. Une qualité dans l’air différente ? Peut être moins de sons d’oiseaux et d’insectes ? Ou plus d’animaux qui s’éloignaient ? Peut être le vent qui savait ce qui allait se passer et dont le souffle se faisait amer ? La lumière qui pleurait déja la folie à venir ?
L’élément le plus conscient avait été ce geai, qui avait quitté les frondaisons du bois, redressant régulièrement son vol chaloupé vers le haut et s’égosillant de son cri d’alerte, de colère.
Au plus profond de son être, enracinée par des générations de paysans, la certitude était là. Le geai qui s’égosille pour alerter la famille animale, c’est un danger. Et un danger pour le geai, c’est un prédateur. Et un prédateur c’est un renard, une belette. Ou un homme.
Un malaise avait commencé à s’installer et il s’était machinalement calé davantage dans son affût herbeux. Crispation des pieds qu’on étire pour leur donner la meilleure position. Tension au creux du ventre, les abdominaux qu’on contracte un peu pour s’assurer de la bonne marche de la machine.
Le regard qui dérive vers les frondaisons d’où a jailli le geai, qui se voudrait laser, qui voudrait voir au delà des arbres, au delà des obstacles.
Et l’impensable, le redouté. Une silhouette humaine qui s’avance. Qui s’est arrêtée juste à l’entrée de la prairie. Une silhouette kakie. Qui vient du mauvais côté. Le côté où il faut tirer. Le côté où il faut tuer. Le côté où il faut accepter de rentrer de plain-pied dans le mal. Pas se contenter d’être un de ceux qui peuvent tuer, à qui l’on a donné ce pouvoir sidérant de priver un être de vie. Non, le côté qui vous oblige à passer dans l’autre face du miroir. A devenir celui qui a tué. Qui a disposé de ce pouvoir.
Trente secondes donc qu’il avait aligné la silhouette dans sa ligne de mire. Les ordres étaient simples. Tirer lorsque l’ennemi apparaîtrait. Il était là pour ça. Enfin, il était là pour ça ? Depuis cette guerre. Et son capitaine l’avait suffisamment martelé ; « en face de l’ennemi, vous n’aurez qu’un ami. C’est votre fusil. » Et c’est vrai, cet ami était coopératif. Il avait pris en charge la petite silhouette depuis qu’elle était apparue et qui maintenant s’était avancée à découvert. Il n’y avait plus qu’à appuyer sur la gâchette !
La rosée transperçait sa tunique et l’odeur des herbes écrasées, sur lesquelles il était couché, lui parvenait tout à coup, prégnante. Comme quand, enfant, il gardait les bêtes, allongé dans l’herbe. Même odeur, même puissance. Mais là, boule dans l’estomac, le cerveau fibrillé, il était tétanisé. Tirer. Bien sûr. Mais il ne pouvait pas. Tout simplement il ne pouvait pas.
Et la petite silhouette se déplaçait, comme si de rien n’était. Elle ne se déplaçait pas comme l’aurait fait un vrai soldat. A moitié plié pour offrir le moins de surface visible, profitant des moindres accidents de terrain ou de végétation pour progresser, … Non. Cette petite silhouette s’était d’abord avancée jusqu’à l’orée du bois. Déja à découvert. S’était arrêtée, hésitante et inquiète, et finalement avait progressé dans la prairie, raide et offerte à la balle.
Cette « innocence » était-elle l’élément qui l’empêchait de tirer ? Il avait rapidement compris qu’il n’avait pas affaire à un professionnel, mais à un soldat de fortune. Comme lui. Tiré des champs ou de l’usine, ou d’un bureau, pour tenir un fusil et faire nombre.
Non, il n’y avait pas que cela. Il le savait, il n’aurait pu tirer de sang froid de toutes façons.
Oui mais alors ? Que faisait-il là ? Il était censé protéger le maigre détachement installé un peu en contrebas et qui se reposait sur lui. Il était censé tirer sur le premier ennemi qui apparaîtrait. Pour avertir les siens et pour signifier aux autres ; n’avancez pas, nous sommes là, nous vous avons à l’oeil.
Et pour cela, il avait un fusil. Et pour cela, il n’avait qu’à exercer une pression de l’index droit, le fusil se chargeant des détails.
Il ressentait de plus en plus douloureusement la crispation de tout son être. Il avait la joue appuyée tellement fort contre la crosse du fusil que c’en devenait douloureux. Une tige d’herbe écrasée qui venait de se relever et se balançait doucement dans son champ de vision l’exaspérait tout à coup. Un caillou un peu plus gros que les autres, sous sa hanche, se révèlait terriblement gênant. Il dût cligner des yeux tant la concentration de sa visée devenait insupportable.
Il écarta, agacé, l’acier de l’arme de sa joue. Essaya de détendre son corps et de changer de position, de décaler le caillou.
Et l’autre, là bas, qu’est-ce qu’il foutait ? Il s’était arrêté et regardait vers l’orée du bois, vers cette béance sombre d’où il était sorti.
Mais oui, bon sang, il attendait les siens. Ils allaient sortir, dix, vingt, cent, … ? Et leur tomber dessus.
Il reprit fébrilement le canon du fusil en main, cala la crosse au creux de son épaule et chercha à aligner la silhouette dans le viseur…
Il n’entendit pas le coup de feu partir. Son visage s’affaissa dans l’herbe, écrasant encore quelques tiges. Le fusil lui glissa des mains. Ses problèmes de conscience étaient résolus avec son âme qui s’échappait du trou sanglant ouvert au milieu du front.

Tistou

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La SaintéLyon

 

3H40 du matin. Nous abordons la petite descente raide et glissante qui nous amène au village de Sainte Catherine, le 30ème kilomètre. Le bois qui nous entoure est silencieux, seulement troublé par les flops spongieux de nos foulées. Humide et légèrement boueux. Quand ce n’est pas la boue, ce sont des pierres glissantes, luisantes d’humidité. La lumière de nos frontales fait virevolter sous nos yeux les particules d’humidité du brouillard. Comme des gouttes d’eau qui ne tomberaient pas, en apesanteur, que nous venons percuter à mesure que nous avançons. Ca donne un côté irréel cette pluie qui ne tombe pas. Irréelle aussi la difficulté de bien appréhender le relief sous la lumière blanche de nos lampes. Courir en apesanteur et régulièrement contrôler une foulée qui dérape sur un rocher humide ou qui vient frapper le sol plus vite qu’on s’y attendrait, difficulté à bien apprécier les distances.
3H40 que nous sommes partis, tous les quatre parmi les 1800 compétiteurs. Et nous sommes toujours ensemble, comme on se l’était promis au départ, marchant quand l’un d’entre nous avait besoin de couper son effort et nous parlant régulièrement. La file des concurrents est maintenant étirée et il n’y a plus à zigzaguer pour passer entre l’un et l’autre.
C’est le silence, le flop-flop des foulées, et de temps en temps un prénom lancé pour vérifier que l’autre est bien derrière. Chacun est dans ses pensées, mesurant à l’aune de ses sensations comment il va négocier les 38 kilomètres qui restent à parcourir.
Devant nous, sous la pente, les premières lumières de Sainte Catherine. Quelques maisons et un halo lumineux irisé autour de la salle des fêtes qui sert de quartier général ; contrôle des coureurs, ravitaillement et point d’abandon pour ceux qui renoncent. Quelques silhouettes se déplacent, comme au ralenti dans cette nuit ouatée. Pas de bruit sinon le léger brouhaha qui s’échappe lorsque la porte de la salle des fêtes s’entrouvre.
Sainte Catherine et sa salle des fêtes. Il y a 2 ans c’est là que nous avions décidé d’abandonner avec Colette. A l’intérieur du cocon lumineux et chaud, entourés de visages plus ou moins marqués, les pieds trempés de boue et la volonté plus qu’entamée, nous ne pouvions plus repartir. Plus la force d’accepter de souffrir, de retrouver le froid, la nuit hostile, l’humidité et la fatigue qui commençait à tétaniser nos jambes.
Là je me sens bien. Etonnamment bien encore après 30 kilomètres. Et j’ai prévenu mes compagnons :
« On ne s’attarde pas les gars. Ravitaillement, et on repart. On est bien là. »
Je ne leur ai pas dit que je ne voulais pas retrouver les sirènes d’il y a 2 ans. Que je voulais vite voir ce qu’il y avait après Sainte Catherine, passée la salle des Fêtes. Tout ce que je n’avais pas encore vu.
De fait, impossible de s’attarder. La salle est trop petite et se frayer un chemin jusqu’aux boissons et pâtes de fruits relève de l’exploit. Contraste saisissant entre la solitude glacée des champs et des bois que nous venons de traverser et cette humanité grouillante, fumante, tassée sur elle même pour profiter d’un moment de confort, de repos. Certains sont assis, le regard absent, et déja les sirènes de l’abandon sont à l’oeuvre. Je connais ces regards ! Ceux là n’iront pas au bout.
La nuit nous happe très vite. C’est une montée, une rude montée que nous faisons en marchant. Les muscles, les tendons ont eu le temps de se refroidir un peu et ils nous font passer leur message de désaccord. Les corps frissonnent sous le froid et l’humidité retrouvés . Qu’est-ce que c’est bien la course à pieds !
Et le labeur, le dur labeur. Recourir dès que la pente le permet, scruter les irrégularités du terrain à la lueur blafarde des frontales, écouter son corps pour guetter les premiers symptomes, …
40ème kilomètre. Nous ne nous sommes plus que trois. C’est le mur. Le fameux mur du marathon. Cette sensation brutale d’être vidé de tout : de forces, de volonté, de dignité. De se sentir prêt à renoncer à tout. Le kilomètre précédent vous vous sentez prêt à tout avaler, vous vous émerveillez d’être encore lucide et dispos, et brutalement plus rien, la panne sèche, la volonté en berne.
Après conseil de guerre tenu en marchant, nous avons convenu avec Daniel qu’il n’était même pas sûr d’aller au bout, même en marchant. Et dans six kilomètres, au ravitaillement, la voiture de Patrick le prendra en charge. Après le calcul est simple. Rester avec lui en marchant sur 6 kilomètres, c’est une heure quinze, et il resterait 22 kilomètres. Il nous enjoint de le laisser finir seul les 6 kilomètres à pied.
Après une dernière accolade, nous le laissons progresser vers le 46ème et la fin du calvaire . Petite silhouette que nous laissons derrière nous, vite avalée par la nuit et les tournants de la route.
Etrange sensation que ce renouveau qui nous prend alors. Une course mécanique, les jambes sans la tête. Combien de kilomètres courrerons nous ainsi ? 15_16 ? Rattrapant sans cesse des groupes qui marchent, coureurs aux ailes rognées. Nous modérant mutuellement n’en croyant pas nos jambes. Etrange vraiment que dépasser le mur et retrouver la force de courir. Jamais connu ça auparavant. La tête n’était plus là. Que la volonté livrée à elle même et des jambes qui ne calculent plus.
C’est la fin de la nuit, on sent les frémissements de l’aube poindre derrière les Monts du Lyonnais. Un peu d’orangé qui vient teinter la nuit. Je jure avoir eu des hallucinations, comme ces coureurs tournés vers nous, en contrefort du sentier, leurs deux frontales nous fixant. Je me suis longtemps demandé comment un véhicule pouvait arriver face à nous dans un sentier aussi étroit avant qu’un des coureurs tourne la tête ! Mystère de la nuit, perte des repères, cerveau alangui, tout concourt à ces aberrations. De même cet énorme bibendum qui s’est dandiné 50 mètres devant moi longtemps, longtemps avant que je comprenne que c’était la combinaison de course d’un coureur, parée de bandes fluorescentes excentrées, et qui semblait prendre des trajectoires de tonneau qui débaroule au fil de ses foulées !
57ème kilomètre. La cote de Sainte Foy. Monstrueuse cote toute droite, toute raide. Où même marcher est pénible. Il vient d’y avoir un ravitaillement. J’ai craqué, limite fringale. Absorbé du saucisson, de l’eau gazeuse. Tout faux. Je le sais et j’ai mangé pourtant.
On sait maintenant qu’on ira jusqu’au bout. C’est à la fois une excitation féroce et une fatigue fièvreuse. Toujours tous les trois, on guette à qui donnera le signal de la marche le premier. Nous restons solidaires. Fatigue abrutissante où compter les kilomètres devient un calvaire. Où voir apparaître le panneau 5 Km de l’arrivée quand on espèrait 4 Km est un coup de poignard. Les signaux précurseurs des crampes apparaissent nous obligeant à marcher de plus en plus régulièrement. Tiens, on n’a même pas vu se lever le jour. Nous croisons maintenant des citoyens endimanchés qui viennent chercher les croissants du matin.
Encore 3 kilomètres. 30 minutes pour les 3 derniers kilomètres ! On s’en fout. On est morts et on a gagné. Patrick arrive à pied pour le dernier kilomètre. Daniel dort dans la voiture. Voilà la banderole. Allez, courir les derniers 200 mètres. C’est fini ! ! !


Tistou


 

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Au bout d’une pique.

Il jeta un dernier coup d’œil à la vaste cave voûtée qui leur avait servi de cachot ces dix derniers jours. Humide, du salpêtre aux murs, un soupirail tout en haut qui s’ouvrait à hauteur de la chaussée. Dix jours qu’ils avaient été maintenus enfermés dedans, depuis les rafles effectuées par les « citoyens » dans leurs hôtels particuliers. Dix jours d’une promiscuité inimaginable avant. Avant les évènements, avant la rafle.
Alors ça allait finir ainsi ?
On les faisait sortir un par un, les rudoyant au passage. Devant celui qui paraissait être leur chef, on leur déchirait le haillon qu’était devenue leur chemise et on leur en passait une propre, au hasard. La sienne était grande, trop grande, et affublée de passementeries de dentelles. Particulièrement ridicule en ces lieux. Les gardes, hideux, grotesques, avaient minaudé quand il l’avait enfilée. « Monsieur le Marquis est servi. Si Monsieur le Marquis veut se donner la peine … ». Leurs gros éclats de rire découvrant des chicots noirâtres, c’est cette vision, s’il en était encore besoin, qui l’avait convaincu que c’était le bout du chemin.
Ainsi c’était le bout du chemin ?
Les réflexions des hommes venus les sortir du cachot ne laissaient pas de place au doute. Dans le grincement de la lourde grille rouillée qu’ils ouvraient, une exclamation avait fusé, provoquant de gras ricanements : « Debout, votre heure de gloire est arrivée ! ».
Et puis un par un, ils avaient été extraits, enfilant la chemise propre au passage devant le chef. Les quinze hommes étaient maintenant rassemblés au pied de l’escalier de pierres luisantes d’humidité. En tournant le regard vers le haut de l’escalier qui tournait à angle droit vers la sortie, ils pouvaient deviner une lumière. Une lumière qu’ils n’avaient pas vue depuis le lendemain de leur arrestation.
On était venu les chercher ce jour là et les quinze hommes – non, seize à l’époque puisque le plus vieux d’entre eux était mort depuis, le froid, l’humidité ayant eu raison de sa santé chancelante- étaient sortis dignement, persuadés que le Droit allait triompher. Ils avaient fait fi des quolibets des manants qui leur avaient noué les mains et conduit deux étages au dessus. Dans une petite salle enfumée faisant office de tribunal où trônaient trois hommes assis, un registre devant eux. Ceux qui avaient tenté de protester et de demander des explications avaient été frappés et on leur avait intimé l’ordre d’attendre et de simplement répondre aux questions qui leur seraient posées. Les seize hommes aux poignets liés avaient bien dû se rendre à l’évidence : Force restait à la force. Les gardes dépenaillés armés de hallebardes qui les entouraient incarnant de façon désespérante la force.
Les questions furent des plus sommaires. On s’était borné à leur demander de décliner leur identité. A l’énoncé de leurs patronymes à particules, celui des trois hommes placé à gauche l’inscrivait sur le registre. Le crissement de la plume d’oie qui grattait le papier augurait mal de leur avenir. Le silence des trois hommes non plus. Quand tous les patronymes avaient été notés, le silence était retombé. Les trois hommes s’étaient regardés, avaient hoché la tête et s’étaient levés. Et celui du milieu s’était exprimé : « La mort ! » avait-il prononcé d’une voix forte.
Celui qui servait de secrétaire avait fermé le registre, l’avait pris sous le bras et tous trois étaient sortis du tribunal improvisé. La stupeur et l’incrédulité avaient figé les seize hommes. Le plus vieux avait bien tenté de les interpeller comme la porte se refermait mais une bourrade d’un garde l’avait projeté à terre. Personne d’autre n ‘avait bronché. On s’était contenté de relever l’homme à terre qui palpait ses contusions, les yeux embués. Il avait secoué sa tête aux cheveux gris et marmonné ; « Alors, c’est fini ? ». Personne ne lui avait répondu. Ils étaient tous en état de sidération.
Alors, c’est fini ?
Il se souvenait que même à ce moment, son sort lui avait paru lointain, extérieur. Comme s’il en avait pris connaissance dans un livre, ou écouté de la bouche de celui qui vous raconte une histoire.
On avait requis sa mort mais c’était toujours vers Elle qu’allaient ses pensées.
Le jour de l’arrestation, il était venu, comme tous les jours, faire sa cour à la femme qui lui était promise, avec qui il venait de se fiancer. Malgré le contexte troublé et les rumeurs d’exactions qui couraient la capitale, la vie semblait suivre le même cours insouciant. Le salon où ils devisaient bruissait de conversations feutrées et lui même s’entretenait galamment avec elle. L’impunité et la toute puissance avaient été la règle dans ce milieu de noblesse et un changement était tout bonnement inconcevable.
Et ils avaient fait irruption, forçant les portes du salon et des pièces attenantes. Les sabres et piques, sanglants, démontraient s’il en était besoin qu’ils avaient déjà fait usage de la force.
Il n’avait même pu tirer son épée. Mis à terre et désarmé, comme tous les hommes qui se trouvaient là, il l’avait entendue crier, l’appeler, d’autres femmes hurler de terreur. Il s’était débattu, avait voulu se lever et un coup rudement assené sur la tête lui avait fait brièvement perdre connaissance. Quand il était revenu à lui, plus une femme n’était là. Les hommes étaient rassemblés, mains liées et on les avait poussés vers une voiture fermée qui attendait à la porte. Les rideaux étaient tirés. Ils n’avaient pu voir où on les conduisait jusqu’à ce qu’on les fasse descendre dans ce cachot humide. Durant tout le trajet il avait questionné ses compagnons d’infortune sur le sort des femmes. Il avait simplement appris qu’elles avaient été rapidement rassemblées et emmenées, on ne savait où. Et depuis sa tête ne faisait que rejouer la scène. Une scène dans laquelle il se maudissait de n’avoir su la défendre. Son nom, qu’elle avait crié, résonnait encore dans son cerveau et il n’était pas prêt de l’oublier.
Ils étaient donc là, tous les quinze, au pied de l’escalier, chemise propre sur le dos. Et mains liées dans le dos maintenant. Une lueur diffusait faiblement en haut de la première volée de marches de l’escalier. Elle ne les attirait pas, pour autant. Considérant les mines résolues et inflexibles des hommes armés qui les entouraient, ils en venaient presque à considérer l’espace humide du cachot comme un havre, un espace peu à peu organisé, l’exact inverse du chaos qu’ils se doutaient trouver là haut, une fois parvenus à la lumière.
Ils montaient maintenant. Péniblement, marche par marche. Cohorte de zombies affaiblis par la réclusion dans le noir, la mauvaise nourriture et la peur de savoir. Deux gardes ouvraient la marche, faisant retentir le manche de leur hallebarde à chaque marche, se retournant pour vérifier la progression des prisonniers, apeurés, qui resserraient les rangs instinctivement, comme n’importe quel organisme menacé dans son existence.
Il trébucha, glissant sur les marches luisantes. Peu à peu la clarté augmentait d’intensité. Il pressentait que toutes ces journées enfermé dans l’obscurité allait lui rendre pénible la lumière du jour. Il plissa ses yeux pour amoindrir le choc lumineux. Il ne s’en rendait pas compte mais son esprit se détachait peu à peu d’elle, obnubilé qu’il était par l’épreuve qui se jouait. Peut être bien la dernière.
Personne ne parlait si ce n’est les gardes qui fermaient la marche et qui poussaient les derniers. « Le jour de gloire est arrivé » avaient ils à nouveau entonné d’une voix grasseyante. Et on ne savait pas si c’était le cliquetis des sabres qu’ils portaient au côté ou les ricanements qui étaient le plus propre à terrifier.
Ils passèrent enfin, à moitié aveuglés par la lumière, sous le porche d’une porte en chêne à deux vantaux. Des gardes, en haut, avaient pris position de manière à les canaliser vers l’arrière d’un tombereau, vaste charrette d’ordinaire vouée au transport des meubles encombrants. Une large planche jetée du plancher à la chaussée permettait de monter dans le tombereau.
Les quinze hommes s’étaient arrêtés, les derniers venant buter dans les premiers, clignant des yeux et vaguement conscients de l’inéluctabilité du voyage. Les moutons, au moment de monter dans le véhicule qui les mènera à l’abattoir, ne se conduisent pas autrement.
« Allez, montez » leur enjoignit celui qui faisait figure de chef. Et comme les premiers rechignaient, les gardes les plus proches les tirèrent par le bras pour leur faire gravir la planche. Autour, des hommes, des femmes qui passaient, se répandaient en exclamations, dont on ne savait si elles étaient hostiles ou joyeuses. Elles étaient bruyantes.
Ils se dirigeaient tous, comme les ruisseaux convergent vers la rivière, dans la même direction. Celle vers laquelle étaient tournés les deux gros chevaux de trait attelés au tombereau.
Il se sentait comme abruti ; le bruit, la lumière, la peur … Il vit qu’autour de lui, ses compagnons paraissaient comme stupéfiés. Le ciel au dessus d’eux n’était ni gris ni bleu, voilé. Il regretta que ce qui était certainement son dernier ciel ne fût pas plus caractéristique.
Un mouvement de fond se produisit lorsque les derniers prisonniers, poussés par les gardes, furent montés. Il n’y avait plus la place de glisser quoi que ce soit dans le tombereau. La planche fût remontée, fixée horizontalement pour fermer l’accès du tombereau et ils attendirent.
Insensiblement les quinze hommes retrouvèrent un semblant d’organisation dans le tombereau. Des positions relatives qui rappelaient l’équilibre qui avait été trouvé au sein du cachot.
Il n’était plus en état de penser sérieusement. Elle, était loin de ses pensées. Ses pensées ? Confusion de l’esprit. L’équilibre précaire, la promiscuité, leur position humiliante vis à vis du peuple qui passait imperturbablement de chaque côté. Et cette certitude, qu’aucun ne voulait regarder en face, que c’était vers le supplice qu’ils iraient.
Les chevaux se mirent en route tout à coup sous un claquement de fouet de celui qui faisait office de cocher. Les hommes durent s’épauler les uns les autres le lien qui immobilisaient leurs mains ne leur permettant pas de s’agripper à quoi que ce soit. Trois gardes ouvraient le cortège devant, réclamant le passage . Les autres s’étaient répartis de chaque côté et derrière. Du fait qu’elle devait s’écarter, la populace prêtait maintenant attention à leur existence et le brouhaha général laissait place à des huées et des bordées d’injures.
Les roues en bois, cerclées de fer, tressautaient abominablement sur le pavé inégal et l’essieu grinçait sans discontinuer. On aurait dit qu’il annonçait un aller simple pour l’enfer.
Les visages se faisaient haineux sur leur passage. Ceux d’entre eux placés sur les bords essuyaient régulièrement des crachats. Des poings se tendaient …
L’un des prisonniers, séminariste, proposa d’une voix blanche une prière commune. Du fait des cahots, sa voix hoquetait bizarrement et était en partie couverte par l’affreux grincement. Plusieurs tournèrent vers lui un visage décomposé comme si, en proposant la prière, il avait concrétisé l’horrible destin vers lequel ils s’acheminaient. Ils avaient tous entendus parler de décapitations qui, paraît-il, avaient régulièrement lieu et mettaient en valeur l’ingénieux mécanisme conçu par le docteur Guillotin. Mais tant de rumeurs couraient et l’habitude du pouvoir était tellement ancrée dans leur cercle de relations qu’ils n’y avaient pas particulièrement accordé de crédit. Et maintenant tous y pensaient, mais pas un n’aurait formulé la monstrueuse pensée.
Comme la prière prenait corps, mi-chuchotée mi-inaudible, la pensée d’elle lui revint, brûlure aiguë comme un coup de stylet dans la poitrine. Il l’avait délaissée de ses pensées. Il essaya de ne pas imaginer où elle pouvait être, ce qu’elle pouvait endurer et il souhaita de toutes ses forces qu’elle ne connût pas cela. Des larmes se mirent à couler sur ses joues.
Le cortège avait ralenti, la foule se densifiant. Au loin on entendait sporadiquement des cris de joie et des applaudissements. Les gardes étaient maintenant obligés de donner des coups du manche de leurs hallebardes pour frayer un chemin au cortège.
Ils débouchèrent soudainement sur une place qu’il connaissait bien. Oh, combien de fois étaient-ils passés là, elle et lui, dans son carrosse, tandis qu’il la ramenait chez elle ? La douleur fut bientôt intolérable et il ne pût retenir un sanglot. Il s’aperçut qu’il n’était pas le seul à pleurer.
Une foule comme il n’en avait jamais vue avait envahi la place. Les cris et exclamations étaient maintenant comme une vague qui déferlait régulièrement, selon un rythme connu de la foule seule. Ils s’approchaient du centre de la place. Il ferma sa conscience à ce qu’il ne voulait pas voir. Il ferma les yeux. Mais les mouvements chaotiques du tombereau, qui avançait maintenant par à-coups, l’obligèrent à les rouvrir pour assurer un minimum d’équilibre.
En provenance du centre de la place, où convergeaient tous les regards, des exclamations venaient encore de fuser suivis d’applaudissements frénétiques. Un mouvement de foule nouveau se faisait comme si un long serpent s’était déployé et s’était mis à onduler. Malgré lui, il se haussa sur la pointe des pieds pour tenter de voir devant, ce vers quoi ils se dirigeaient. Et il vit, surélevée sur une estrade, il vit l’horrible chose. Une sueur froide lui coula le long de l’échine. D’autres, à côté de lui, avaient vu aussi. Leurs yeux fous le disaient assez.
Il détourna la tête sur le côté. Des femmes passaient le long du tombereau, dépoitraillées, hurlantes. Des cris de haine, des cris de joie. Certaines brandissaient et agitaient comme des hampes de drapeau. Il remarqua le sang qui tâchait certaines d’entre elles, sur les cheveux, le visage, la poitrine. Ecoeuré, il tenta de voir quels drapeaux elles pouvaient bien brandir. Il entendit des hoquets de nausée chez son voisin de gauche. Il se tourna vers lui pour tenter de lui parler. A nouveau des hurlements déferlèrent jusqu’à eux, d’une intensité telle que le bruit lui fit bondir le cœur. Son voisin, les yeux exorbités, fixait l’espace bien au dessus de la foule. Il suivit du regard et ne comprit pas de suite, le mouvement désordonné des femmes qui portaient les piques les faisant se balancer. Puis quand il vit, il ne voulut pas comprendre. Ca n’était pas possible !
Les larmes l’aveuglaient. Une brève nausée le fit se pencher en avant. Au moins la vision avait disparu. Quand il releva la tête, c’était elle, c’était sa tête, à elle, qui était fichée, de travers, au bout d’une pique. Il la vit de face quelques secondes. Elle se dandinait gauchement, grotesquement, d’avant en arrière, au fil de la progression de la femme hurlante qui la portait à bout de bras. C’était comme un adieu, ou un appel au courage. Puis elle s’éloigna, profil. Puis les cheveux, ces cheveux qu’il avait si peu caressés.
D’autres femmes portant d’autres piques, d’autres têtes passaient. Le tombereau était maintenant arrivé au pied de l’estrade. Ses yeux étaient secs, son cœur aussi. Le bourreau là haut faisait un signe vers les gardes. On s’agitait autour d’eux. On défit la planche pour libérer la sortie.
« A qui le tour, Messeigneurs ?» se gaussa un des gardes.
Il s’avança. Le premier. Il fallait en finir. Il descendit maladroitement la planche. Deux gardes voulurent le soutenir pour monter les marches de l’estrade. Il se dégagea d’uAu bout d’une pique.

Il jeta un dernier coup d’œil à la vaste cave voûtée qui leur avait servi de cachot ces dix derniers jours. Humide, du salpêtre aux murs, un soupirail tout en haut qui s’ouvrait à hauteur de la chaussée. Dix jours qu’ils avaient été maintenus enfermés dedans, depuis les rafles effectuées par les « citoyens » dans leurs hôtels particuliers. Dix jours d’une promiscuité inimaginable avant. Avant les évènements, avant la rafle.
Alors ça allait finir ainsi ?
On les faisait sortir un par un, les rudoyant au passage. Devant celui qui paraissait être leur chef, on leur déchirait le haillon qu’était devenue leur chemise et on leur en passait une propre, au hasard. La sienne était grande, trop grande, et affublée de passementeries de dentelles. Particulièrement ridicule en ces lieux. Les gardes, hideux, grotesques, avaient minaudé quand il l’avait enfilée. « Monsieur le Marquis est servi. Si Monsieur le Marquis veut se donner la peine … ». Leurs gros éclats de rire découvrant des chicots noirâtres, c’est cette vision, s’il en était encore besoin, qui l’avait convaincu que c’était le bout du chemin.
Ainsi c’était le bout du chemin ?
Les réflexions des hommes venus les sortir du cachot ne laissaient pas de place au doute. Dans le grincement de la lourde grille rouillée qu’ils ouvraient, une exclamation avait fusé, provoquant de gras ricanements : « Debout, votre heure de gloire est arrivée ! ».
Et puis un par un, ils avaient été extraits, enfilant la chemise propre au passage devant le chef. Les quinze hommes étaient maintenant rassemblés au pied de l’escalier de pierres luisantes d’humidité. En tournant le regard vers le haut de l’escalier qui tournait à angle droit vers la sortie, ils pouvaient deviner une lumière. Une lumière qu’ils n’avaient pas vue depuis le lendemain de leur arrestation.
On était venu les chercher ce jour là et les quinze hommes – non, seize à l’époque puisque le plus vieux d’entre eux était mort depuis, le froid, l’humidité ayant eu raison de sa santé chancelante- étaient sortis dignement, persuadés que le Droit allait triompher. Ils avaient fait fi des quolibets des manants qui leur avaient noué les mains et conduit deux étages au dessus. Dans une petite salle enfumée faisant office de tribunal où trônaient trois hommes assis, un registre devant eux. Ceux qui avaient tenté de protester et de demander des explications avaient été frappés et on leur avait intimé l’ordre d’attendre et de simplement répondre aux questions qui leur seraient posées. Les seize hommes aux poignets liés avaient bien dû se rendre à l’évidence : Force restait à la force. Les gardes dépenaillés armés de hallebardes qui les entouraient incarnant de façon désespérante la force.
Les questions furent des plus sommaires. On s’était borné à leur demander de décliner leur identité. A l’énoncé de leurs patronymes à particules, celui des trois hommes placé à gauche l’inscrivait sur le registre. Le crissement de la plume d’oie qui grattait le papier augurait mal de leur avenir. Le silence des trois hommes non plus. Quand tous les patronymes avaient été notés, le silence était retombé. Les trois hommes s’étaient regardés, avaient hoché la tête et s’étaient levés. Et celui du milieu s’était exprimé : « La mort ! » avait-il prononcé d’une voix forte.
Celui qui servait de secrétaire avait fermé le registre, l’avait pris sous le bras et tous trois étaient sortis du tribunal improvisé. La stupeur et l’incrédulité avaient figé les seize hommes. Le plus vieux avait bien tenté de les interpeller comme la porte se refermait mais une bourrade d’un garde l’avait projeté à terre. Personne d’autre n ‘avait bronché. On s’était contenté de relever l’homme à terre qui palpait ses contusions, les yeux embués. Il avait secoué sa tête aux cheveux gris et marmonné ; « Alors, c’est fini ? ». Personne ne lui avait répondu. Ils étaient tous en état de sidération.
Alors, c’est fini ?
Il se souvenait que même à ce moment, son sort lui avait paru lointain, extérieur. Comme s’il en avait pris connaissance dans un livre, ou écouté de la bouche de celui qui vous raconte une histoire.
On avait requis sa mort mais c’était toujours vers Elle qu’allaient ses pensées.
Le jour de l’arrestation, il était venu, comme tous les jours, faire sa cour à la femme qui lui était promise, avec qui il venait de se fiancer. Malgré le contexte troublé et les rumeurs d’exactions qui couraient la capitale, la vie semblait suivre le même cours insouciant. Le salon où ils devisaient bruissait de conversations feutrées et lui même s’entretenait galamment avec elle. L’impunité et la toute puissance avaient été la règle dans ce milieu de noblesse et un changement était tout bonnement inconcevable.
Et ils avaient fait irruption, forçant les portes du salon et des pièces attenantes. Les sabres et piques, sanglants, démontraient s’il en était besoin qu’ils avaient déjà fait usage de la force.
Il n’avait même pu tirer son épée. Mis à terre et désarmé, comme tous les hommes qui se trouvaient là, il l’avait entendue crier, l’appeler, d’autres femmes hurler de terreur. Il s’était débattu, avait voulu se lever et un coup rudement assené sur la tête lui avait fait brièvement perdre connaissance. Quand il était revenu à lui, plus une femme n’était là. Les hommes étaient rassemblés, mains liées et on les avait poussés vers une voiture fermée qui attendait à la porte. Les rideaux étaient tirés. Ils n’avaient pu voir où on les conduisait jusqu’à ce qu’on les fasse descendre dans ce cachot humide. Durant tout le trajet il avait questionné ses compagnons d’infortune sur le sort des femmes. Il avait simplement appris qu’elles avaient été rapidement rassemblées et emmenées, on ne savait où. Et depuis sa tête ne faisait que rejouer la scène. Une scène dans laquelle il se maudissait de n’avoir su la défendre. Son nom, qu’elle avait crié, résonnait encore dans son cerveau et il n’était pas prêt de l’oublier.
Ils étaient donc là, tous les quinze, au pied de l’escalier, chemise propre sur le dos. Et mains liées dans le dos maintenant. Une lueur diffusait faiblement en haut de la première volée de marches de l’escalier. Elle ne les attirait pas, pour autant. Considérant les mines résolues et inflexibles des hommes armés qui les entouraient, ils en venaient presque à considérer l’espace humide du cachot comme un havre, un espace peu à peu organisé, l’exact inverse du chaos qu’ils se doutaient trouver là haut, une fois parvenus à la lumière.
Ils montaient maintenant. Péniblement, marche par marche. Cohorte de zombies affaiblis par la réclusion dans le noir, la mauvaise nourriture et la peur de savoir. Deux gardes ouvraient la marche, faisant retentir le manche de leur hallebarde à chaque marche, se retournant pour vérifier la progression des prisonniers, apeurés, qui resserraient les rangs instinctivement, comme n’importe quel organisme menacé dans son existence.
Il trébucha, glissant sur les marches luisantes. Peu à peu la clarté augmentait d’intensité. Il pressentait que toutes ces journées enfermé dans l’obscurité allait lui rendre pénible la lumière du jour. Il plissa ses yeux pour amoindrir le choc lumineux. Il ne s’en rendait pas compte mais son esprit se détachait peu à peu d’elle, obnubilé qu’il était par l’épreuve qui se jouait. Peut être bien la dernière.
Personne ne parlait si ce n’est les gardes qui fermaient la marche et qui poussaient les derniers. « Le jour de gloire est arrivé » avaient ils à nouveau entonné d’une voix grasseyante. Et on ne savait pas si c’était le cliquetis des sabres qu’ils portaient au côté ou les ricanements qui étaient le plus propre à terrifier.
Ils passèrent enfin, à moitié aveuglés par la lumière, sous le porche d’une porte en chêne à deux vantaux. Des gardes, en haut, avaient pris position de manière à les canaliser vers l’arrière d’un tombereau, vaste charrette d’ordinaire vouée au transport des meubles encombrants. Une large planche jetée du plancher à la chaussée permettait de monter dans le tombereau.
Les quinze hommes s’étaient arrêtés, les derniers venant buter dans les premiers, clignant des yeux et vaguement conscients de l’inéluctabilité du voyage. Les moutons, au moment de monter dans le véhicule qui les mènera à l’abattoir, ne se conduisent pas autrement.
« Allez, montez » leur enjoignit celui qui faisait figure de chef. Et comme les premiers rechignaient, les gardes les plus proches les tirèrent par le bras pour leur faire gravir la planche. Autour, des hommes, des femmes qui passaient, se répandaient en exclamations, dont on ne savait si elles étaient hostiles ou joyeuses. Elles étaient bruyantes.
Ils se dirigeaient tous, comme les ruisseaux convergent vers la rivière, dans la même direction. Celle vers laquelle étaient tournés les deux gros chevaux de trait attelés au tombereau.
Il se sentait comme abruti ; le bruit, la lumière, la peur … Il vit qu’autour de lui, ses compagnons paraissaient comme stupéfiés. Le ciel au dessus d’eux n’était ni gris ni bleu, voilé. Il regretta que ce qui était certainement son dernier ciel ne fût pas plus caractéristique.
Un mouvement de fond se produisit lorsque les derniers prisonniers, poussés par les gardes, furent montés. Il n’y avait plus la place de glisser quoi que ce soit dans le tombereau. La planche fût remontée, fixée horizontalement pour fermer l’accès du tombereau et ils attendirent.
Insensiblement les quinze hommes retrouvèrent un semblant d’organisation dans le tombereau. Des positions relatives qui rappelaient l’équilibre qui avait été trouvé au sein du cachot.
Il n’était plus en état de penser sérieusement. Elle, était loin de ses pensées. Ses pensées ? Confusion de l’esprit. L’équilibre précaire, la promiscuité, leur position humiliante vis à vis du peuple qui passait imperturbablement de chaque côté. Et cette certitude, qu’aucun ne voulait regarder en face, que c’était vers le supplice qu’ils iraient.
Les chevaux se mirent en route tout à coup sous un claquement de fouet de celui qui faisait office de cocher. Les hommes durent s’épauler les uns les autres le lien qui immobilisaient leurs mains ne leur permettant pas de s’agripper à quoi que ce soit. Trois gardes ouvraient le cortège devant, réclamant le passage . Les autres s’étaient répartis de chaque côté et derrière. Du fait qu’elle devait s’écarter, la populace prêtait maintenant attention à leur existence et le brouhaha général laissait place à des huées et des bordées d’injures.
Les roues en bois, cerclées de fer, tressautaient abominablement sur le pavé inégal et l’essieu grinçait sans discontinuer. On aurait dit qu’il annonçait un aller simple pour l’enfer.
Les visages se faisaient haineux sur leur passage. Ceux d’entre eux placés sur les bords essuyaient régulièrement des crachats. Des poings se tendaient …
L’un des prisonniers, séminariste, proposa d’une voix blanche une prière commune. Du fait des cahots, sa voix hoquetait bizarrement et était en partie couverte par l’affreux grincement. Plusieurs tournèrent vers lui un visage décomposé comme si, en proposant la prière, il avait concrétisé l’horrible destin vers lequel ils s’acheminaient. Ils avaient tous entendus parler de décapitations qui, paraît-il, avaient régulièrement lieu et mettaient en valeur l’ingénieux mécanisme conçu par le docteur Guillotin. Mais tant de rumeurs couraient et l’habitude du pouvoir était tellement ancrée dans leur cercle de relations qu’ils n’y avaient pas particulièrement accordé de crédit. Et maintenant tous y pensaient, mais pas un n’aurait formulé la monstrueuse pensée.
Comme la prière prenait corps, mi-chuchotée mi-inaudible, la pensée d’elle lui revint, brûlure aiguë comme un coup de stylet dans la poitrine. Il l’avait délaissée de ses pensées. Il essaya de ne pas imaginer où elle pouvait être, ce qu’elle pouvait endurer et il souhaita de toutes ses forces qu’elle ne connût pas cela. Des larmes se mirent à couler sur ses joues.
Le cortège avait ralenti, la foule se densifiant. Au loin on entendait sporadiquement des cris de joie et des applaudissements. Les gardes étaient maintenant obligés de donner des coups du manche de leurs hallebardes pour frayer un chemin au cortège.
Ils débouchèrent soudainement sur une place qu’il connaissait bien. Oh, combien de fois étaient-ils passés là, elle et lui, dans son carrosse, tandis qu’il la ramenait chez elle ? La douleur fut bientôt intolérable et il ne pût retenir un sanglot. Il s’aperçut qu’il n’était pas le seul à pleurer.
Une foule comme il n’en avait jamais vue avait envahi la place. Les cris et exclamations étaient maintenant comme une vague qui déferlait régulièrement, selon un rythme connu de la foule seule. Ils s’approchaient du centre de la place. Il ferma sa conscience à ce qu’il ne voulait pas voir. Il ferma les yeux. Mais les mouvements chaotiques du tombereau, qui avançait maintenant par à-coups, l’obligèrent à les rouvrir pour assurer un minimum d’équilibre.
En provenance du centre de la place, où convergeaient tous les regards, des exclamations venaient encore de fuser suivis d’applaudissements frénétiques. Un mouvement de foule nouveau se faisait comme si un long serpent s’était déployé et s’était mis à onduler. Malgré lui, il se haussa sur la pointe des pieds pour tenter de voir devant, ce vers quoi ils se dirigeaient. Et il vit, surélevée sur une estrade, il vit l’horrible chose. Une sueur froide lui coula le long de l’échine. D’autres, à côté de lui, avaient vu aussi. Leurs yeux fous le disaient assez.
Il détourna la tête sur le côté. Des femmes passaient le long du tombereau, dépoitraillées, hurlantes. Des cris de haine, des cris de joie. Certaines brandissaient et agitaient comme des hampes de drapeau. Il remarqua le sang qui tâchait certaines d’entre elles, sur les cheveux, le visage, la poitrine. Ecoeuré, il tenta de voir quels drapeaux elles pouvaient bien brandir. Il entendit des hoquets de nausée chez son voisin de gauche. Il se tourna vers lui pour tenter de lui parler. A nouveau des hurlements déferlèrent jusqu’à eux, d’une intensité telle que le bruit lui fit bondir le cœur. Son voisin, les yeux exorbités, fixait l’espace bien au dessus de la foule. Il suivit du regard et ne comprit pas de suite, le mouvement désordonné des femmes qui portaient les piques les faisant se balancer. Puis quand il vit, il ne voulut pas comprendre. Ca n’était pas possible !
Les larmes l’aveuglaient. Une brève nausée le fit se pencher en avant. Au moins la vision avait disparu. Quand il releva la tête, c’était elle, c’était sa tête, à elle, qui était fichée, de travers, au bout d’une pique. Il la vit de face quelques secondes. Elle se dandinait gauchement, grotesquement, d’avant en arrière, au fil de la progression de la femme hurlante qui la portait à bout de bras. C’était comme un adieu, ou un appel au courage. Puis elle s’éloigna, profil. Puis les cheveux, ces cheveux qu’il avait si peu caressés.
D’autres femmes portant d’autres piques, d’autres têtes passaient. Le tombereau était maintenant arrivé au pied de l’estrade. Ses yeux étaient secs, son cœur aussi. Le bourreau là haut faisait un signe vers les gardes. On s’agitait autour d’eux. On défit la planche pour libérer la sortie.
« A qui le tour, Messeigneurs ?» se gaussa un des gardes.
Il s’avança. Le premier. Il fallait en finir. Il descendit maladroitement la planche. Deux gardes voulurent le soutenir pour monter les marches de l’estrade. Il se dégagea d’un coup d’épaule rageur et sans un regard pour ses compagnons vint coucher sa tête dans l’encoche explicite.

Tistou

 

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

CONTRAINTES :

L’action se déroule aux petites heures du matin, dans un endroit où il y aurait de la neige (plein !). Le personnage, pour une raison qu’il reste à développer, aurait une sainte horreur de ça et, donc, ça lui collerait une mauvaise humeur énorme.

- On ajoute à ce personnage un chien à trois pattes nommé Trimaran et un chat albinos nommé Fouslecamp.

- L’histoire devrait comporter une idée ou une situation paradoxale.

- Mots à introduire : « Momie », « Choléra » et « Reflux »

Pour le reste (et ça laisse du champ, si si!), c'est à votre entière initiative.

(Sur les mêmes contraintes, Sibylline a rédigé le texte "La Chine"et Fée Carabine, le texte "Il neige aussi sur Liège")

Hamada. (*)

Erfoud. Sud marocain. Hotel La Gazelle, petit hôtel miteux. Chambre 6, à l’étage.
Bernard est allongé sur son lit, sommier étroit défoncé, draps usés jusqu’à la trame. Il est allongé, sur le dos, les bras autour de la tête. L’immobilité d’une momie, le regard braqué sur le mur ocre pisseux. Il n’entend pas les bruits étouffés par les murs en pisé, les bruits d’une petite ville du Sud marocain dans la touffeur de l’après-midi.
L’âne qui braie et les roues de la charette à ramasser les ordures qui grincent, les conversations étouffées de ces deux grands diables en djellabah et chèche, le frou-frou végétal du balai de feuilles de palme de la femme accroupie, sans âge, qui pousse inlassablement les grains de sable que le Chergui (**) a déposé dans le patio.
Il ne voit pas non plus les rues immobiles et désertes qui se coupent à angle droit, harassées de chaleur et d’ennui. Le fort sur le Djebel (***) qui surplombe la ville, vestige dérisoire de la période coloniale. Il ne voit pas mais il sait. Il connait. Il connait Erfoud et ce n’est pas à Erfoud qu’il songe.
Son voyage est purement mental. Immobilité totale pour réponse à la chaleur. Mais il est plus loin. Après Erfoud. Après Erfoud, par une piste caillouteuse, Merzouga. L’erg de Merzouga et ses dunes de sable magiques qui changent de couleur avec les heures. Du blanc chauffé à blanc en plein midi au rouge cuivre du coucher du soleil. Petit Sahara en réduction. Enfin, image de Sahara conforme à l’imaginaire collectif, qui ne le conçoit qu’en tas de petits grains jaunes et en rondeurs, douces ondulations purement minérales. Quand le Sahara c’est d’abord du caillou, de la ligne plate, des falaises abruptes et encore des lignes plates et encore des cailloux.
Et justement c’est là bas qu’il est. Au pied de la Hammada. La Hammada du Guir. Cette immense falaise abrupte qui donne suite à un plateau et qu’on voit très bien du petit village de Taouz. Taouz, après les dunes, après Merzouga. Dans la pierraille, toute plate, en direction de la Hammada, qui figure d’une certaine manière la frontière avec l’Algérie.
D’une certaine manière puisque la frontière n’existe pas sur les cartes. Puisque l’Algérie et le Maroc ne sont pas d’accord sur le tracé. Et en ces temps de guerre larvée avec le Polisario…. Avec l’Algérie qui soutient le Front Polisario parce que ça embête le voisin. Avec les attaques ponctuelles du Front Polisario, venant de l’Algérie. La Hammada, c’est l’Algérie. Avant la Hammada… ?
Oui. Il est là bas, dans sa tête. Juste avant la Hammada et juste après Taouz. Dans ce désert de cailloux brûlés, tout noirs. Et dans lesquels on trouve des filons de magnifiques fossiles ; des orthocères et des goniatites. Ces fossiles que vous proposent les enfants au bord de la piste à Merzouga. Sauf que ceux qu’ils vous proposent sont meulés par leurs pères, par leurs frères, pour présenter un bel aspect lisse, brillant. De très beaux fossiles, vraiment.
Mais un fossile, ça se trouve, ça ne s’achète pas. Et Bernard, la dernière fois, avait eu la chance à l’entrée de Taouz de tomber sur un Marocain qui lui avait fait le cinéma habituel :
- Dangereux, interdit. L’Algérie, le Polisario. Des mines. Les fossiles, tu les trouveras pas. Emmène moi, je te montrerai.
Et là, effectivement, ils s’étaient retrouvés sur un gisement. Oh, pas des très gros ni même des gros ! Mais de beaux fossiles bruts, se détachant en blanc sur le caillou noir. Des qu’il avait ramassés lui même.
Et il allait repartir là bas. Il saurait retrouver le gisement. Il voulait y retourner avant de revenir en france.
Il regarda sa montre. Samedi 6 juin 1981, 15H00. Le coup de chaleur allait passer. Il avait encore 3 heures et demi avant la nuit, c’était jouable.

Les vitres latérales étaient ouvertes à fond. La 4L filait sur la piste toute droite. Dans son rétroviseur le Djebel qui dominait Erfoud s’estompait rapidement. Il faisait encore chaud et des vapeurs de chaleur au loin faisaient comme des flaques d’eau noire devant la voiture. Encore plus loin devant, les dunes de Merzouga se devinaient, tremblotantes, dans le lointain.
Il était certain de retrouver la piste de Taouz. Ca c’était facile. Et de là, faire les 5_6 kilomètres qui l’amèneraient au gisement de fossiles.
L’excitation de la piste lui faisait oublier la chaleur, la sueur qui vous plaque les vêtements. Le vent de la course amenait un minimum d’air. A cinquante kilomètres/heure, il était à la limite d’adhérence sur cette piste marquée par les camions. Il surfait littéralement sur les rides en surface de la piste. Ne pas avoir à freiner, ç’aurait été impossible. Mais il était sûr de cette piste jusqu’à Merzouga. C’était l’autoroute ! Avec l’approche des dunes, il laissait maintenant un nuage de poussière et de sable derrière lui, comme des volutes tourbillonnantes qui signaient son passage.
Il avait fait un signe de la main au passage de Merzouga aux enfants qui voulaient l’arrêter pour lui proposer fossiles, promenade dans les dunes, demander stylos, cigarettes, … , le Maroc quoi.
Il progressait maintenant vers Taouz. Moins facile déja puisque personne, ou si peu, n’allait là bas. Il se souvenait devoir garder le cap sur un renfoncement de la Hammada, qui maintenant formait une ligne noire, devant, comme une barrière infranchissable, et suivre un semblant de piste, défoncé par endroits par des ravinements d’orage. C’était tout ce qu’il aimait cette avancée par à-coups. Les passages en première pour ne pas toucher les rochers. Il se surprenait à jurer à haute voix, pour exorciser un moment de tension lors d’un passage plus délicat.
Derrière lui, les dunes de sable, hiératiques et silencieuses, prenaient une teinte jaune dorée. Devant, la coupure sombre des falaises de la Hammada donnait une tonalité menaçante.
L’arrivée à Taouz le surprit tant il était absorbé par la conduite. Il se souvenait qu’il devait contourner le village par la gauche. Mais d’abord, sacrifier aux usages en vigueur, s’arrêter devant celui qui, enveloppé dans une djellabah, lui faisait signe de ralentir.
Il allait lui dire que c’était interdit, dangereux, qu’il ne trouverait pas … Et lui, s’il voulait y aller seul allait devoir le laisser sur le bord de la piste …
Il arrêta la 4L à hauteur, passa la première et engagea la conversation avec son maigre bagage d’arabe. Après les salutations d’usage, il resta suffisamment vague sur ses intentions - Taouz, avait-il dit, en secouant la tête vigoureusement – et profita du moment où les enfants qui entouraient le véhicule étaient venus à hauteur de sa vitre prendre des stylos pour démarrer en douceur.
La troupe l’avait poursuivi, poussant des cris perçants, mais très vite ça avait pris l’allure d’un film muet, l’homme faisant de grands gestes, agitant les mains,de plus en plus lointain, progressivement masqué par la pousssière. Il semblait dire non et Bernard avait souri en se constatant hors d’atteinte. Pas très légal si proche de la frontière, mais bon …
Au bout de vingt minutes, il avait été forcé de constater qu’il ne retrouvait pas le site. Guidé, il n’avait pas suffisamment mémorisé le parcours. Il s’était arrêté. Etait sorti de la 4L étirant ses membres moulus par les vibrations de la piste.
La grosse chaleur était tombée. Le relief prenait des ombres et la soudaine proximité des falaises de la Hammada le glaçait quelque peu. Immobilité minérale, silence de cathédrale, seul le cliquetis du bloc moteur qui refroidissait donnait une illusion de vie. Il réprima un frisson et observa le sol autour de lui. Des cailloux, oui, mais de fossiles point. Ca ne se présentait pas ainsi. Il observa les créneaux que formaient dans le ciel les échancrures de la Hammada. Il était parti trop à l’Est dans sa hâte de s’éloigner de Taouz. Il croyait bien reconnaître le cône d ‘éboulement là bas avec une teinte ocre à la base. Et le petit acacia rabougri, tout noir, qui tordait ses branches. Il n’y en avait pas trente-six d’acacias ici ! Oui c’était par là.
Il allait devoir couper par un oued à sec et traverser une étendue assez plate. Pas de grosses difficultés à priori. Il repartit prudemment, l’oeil braqué sur les accidents du terrain. Il touchait au but.
Un éclair. Le vacarme.

La nuit. La nuit.

Frissons. Frissons irrépressibles. Des flux et reflux de frissons, comme un malheureux atteint de choléra. Douleur. Douleurs partout. Fatigue. Glissade vers le néant.
Une vague teinte claire commençait à ourler la Hammada. Des formes passaient dans le champ de vision de Bernard. Il conservait avec peine les yeux ouverts. Il frissonnait, claquait des dents. Il avait chaud pourtant. Trop chaud. La fièvre, carrément la fièvre.
La neige qui recouvrait le sol aurait dû lui donner de la fraîcheur, mais bizarremment … La neige ! Les fossiles, pensa-t-il, les fossiles. Sous la neige. Il n’allait pas les trouver ! Il se sentait furieux contre cette neige. Cette neige qui aurait dû le rafraîchir, calmer sa fièvre, mais cette neige qui recouvrait le sol, qui cachait tout ?
Les étoiles commençaient à clignoter dans le ciel et à disparaître progressivement dans cette aube naissante.
La 4L était immobilisée dans une posture étrange, inclinée vers l’avant, comme désossée, l’allure à l’agonie. Une forme était adossée, mi-allongée, contre l’aile arrière gauche. Une forme plutôt à l’agonie aussi. La forme était parcourue ponctuellement de profonds frissons et tentait maladroitement de redresser le buste. La tête s’affaissait régulièrement. Elle était couverte de sang, de sang coagulé.
Bernard releva à nouveau la tête. Il fixait de ses yeux plissés les deux formes qui s’approchaient de lui.
C’est le chien qui prit le premier la parole.
- Bonjour. Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici.
Ce chien était bizarre. Il ne savait pas pourquoi mais ce chien était bizarre. Il se força à ouvrir davantage les yeux. Un mal de crâne terrible lui fusillait la conscience.
- Bonjour. Je ne te connais …
Pas de traces ! Le chien n’avait pas laissé de traces sur la neige ! Ses trois pattes, deux devant, une derrière, étaient rassemblées sous lui. Il n’avait pas laissé de traces !
Le chat l’observait, l’air énigmatique, la tête légèrement inclinée sur le côté. Ses yeux étaient des étoiles. Deux étoiles à cinq branches, rouges. Il semblait sourire.
- Il s’appelle Trimaran.
Une voix traînante. Pas une voix de chat, pensa-t-il. Il le distinguait à peine sur la neige.
- Tu es albinos ?
- Et moi, c’est Fouslecamp.
Des prémices de lumière flottaient maintenant dans l’air.
- Je cherche …, je cherche des fossiles. Mais avec cette neige …
Trimaran avait les oreilles qui tombaient et des yeux humides. Des yeux humides de chien triste et bon..
- Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici . Tu n’aurais pas dû revenir.
- C’est la neige ! A cause de la neige, tout est recouvert ! Je ne vais pas …
Fouslecamp reprit la parole. Bernard le fixa davantage. Il n’avait pas remarqué encore l’étrange chapeau dont il était affublé. Un chapeau pointu comme en portent les enfants pour se déguiser en sorciers. Un chapeau pointu noir, avec des étoiles jaunes. Les moustaches de Fouslecamp étaient vibrantes d’énergie. Ses yeux, en étoiles, rouges, restaient énigmatiques.
- Tu ne trouveras pas les fossiles ici. C’est plus loin. Et oublie la neige. Il n’y a pas de neige.
Les premiers rayons du soleil, surgissant de derrière la Hammada, venaient frapper l’épave de la 4L. L’avant avait complètement sauté. Seul, l’arrière ressemblait encore à ce qui avait été un véhicule.
La forme adossée avait quelques mouvements sporadiques et las. Un observateur attentif l’aurait entendu gémir, pousser quelques cris faibles et inaudibles.
Eclairée à contre-jour, la Hammada, si proche en cet endroit, était encore plus menaçante. Gigantesque ombre de plusieurs centaines de mètres, dont on ne distinguait rien mais devant laquelle il fallait plisser les yeux, comme pour faire acte d’allégeance.
Au loin, des volutes de poussière semblaient annoncer le mouvement d’un improbable véhicule.
- Pas de neige ? … Tout est blanc ! Mais j’ai chaud pourtant. Tellement chaud …
Les formes de Fouslecamp et de Trimaran semblaient se dissoudre progressivement dans la neige. Bernard n’avait plus la force de garder les yeux entrouverts.
- Attendez … Attendez !

La jeep des Forces Armées Royales (****) s’arrêta en cahotant à cent mètres de l’épave. L’homme en djellabah ouvrait précipitamment la portière.
- Attends, attends !
Et le soldat qui conduisait la jeep le retint par la manche de sa djellabah.
- Faut être sûr qu’il n’y a pas d’autres mines !

(*) Hammada ou Hamada : plateau pierreux du désert Saharien.
(**) Chergui : vent chaud du Sud Est.
(***) Djebel : montagne, ou par extension, massif.
(****) F.A.R. : nom de l’armée marocaine.

Tistou

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Ce texte a été écrit avec les contraintes imposées suivantes :

………Qui : Un homme (Loth) et sa fille muette (Esmeralda). Où : dans la file d'attente devant le comptoir d'enregistrement des bagages d'un aéropor. Quand : au paléolithique supérieur.
………Environ 10000 signes (2000 mots) au moins.

*****

Pale-Olitic

« Rretourrner taxi. Parrtirr. Encorre beaucoup rroute ! » Dragan se levait péniblement de son siège, manquant tomber, la main encore cramponnée au dernier verre de SLIVOVIC qu’il venait de siffler.
Jean Paul considéra tristement le taxi, la piste poussiéreuse qui passait sous la terrasse de ce café improbable bosniaque, à nouveau le taxi où il avait déja enduré tous les cahots de la terre dans un cagnard d’enfer, et tout aussi tristement tourna la tête à gauche, en direction de …, merde, il n’avait jamais été foutu de prononcer correctement le nom de cette jeune (actrice ?) femme imposée par JUSTUVICA sur le tournage. M’en fout, c’est ESMERALDA, ma fille dans le tournage. C’est ESMERALDA pendant le voyage. Et zut !
ESMERALDA présentait le même aspect depuis le départ du camp du tournage. Le visage fermé, verrouillé à l’intérieur. La souffrance visible, mais assumée, machoires bloquées et la gorge raide. Elle ne décoinçait pas une parole. Normal avec l’opération des amygdales qu’elle avait subie la veille dans des conditions plus que rock’n roll ; éclairage générateur, anesthésie à coup de tampons d’éther, et chirurgien peut être médecin mais chirurgien ?
Lorsque les brumes de la nuit, aussi folle que les précédentes, s’étaient déchirées au matin, il était clair qu’elle souffrait le martyr. La gorge gonflée, à vif, la déglutition quasi impossible. Quant à parler …
JUSTUVICA était venu trouver Jean Paul qui tentait péniblement de se restaurer d’un mauvais café et d’une omelette aux poivrons tièdasse, et de retrouver un semblant de dignité en rajustant tant bien que mal pantalon et polo. La SLIVOVIC de la veille lui tapait encore bien les tempes et la santé que semblait afficher matin après matin JUSTUVICA l’impressionnait toujours. S’il se souvenait bien d’ailleurs, vers 1H00 du matin, il l’avait vu se saisir d’une guitare et brailler en compagnie de 2 assistants et de l’actrice principale, (Ivanca, Ivança, … enfin un nom comme ça à coucher dehors) pendant … longtemps, enfin il ne se souvenait plus sauf que ça faisait du bruit !
« Problème, Jean Paul, ESMERALDA opérée mais pas bien . Il faut emmener elle hopital. Elle veut ZAGREB, famille là bas. »
Jean Paul l’avait considéré, tête penchée, avec toute l’attention qu’il avait pu simuler. Bon sang qu’il faisait déja chaud ! La nuit n’avait rien rafraîchi et il avait l’impression de repartir sans remise à zéro dans ce genre de journée où vous vous sentez à la fois sale, moche, sans intérêt. Un petit avant goût …, non pas de l’enfer, mais du purgatoire !
« Problème, il faut accompagner elle. Mais personne. »
La tête toujours penchée, Jean Paul réfléchissait. Non, essayait de réfléchir. Ouais c’est moche pour elle.
« Ta scène avec elle, Jean Paul, dans dix jours possible. T’es libre. Tu l’accompagnes ZAGREB et vous revenez dix jours ! Avion à PALE, à midi ZAGREB. Dragan t’emmène dans taxi. Partir possible dans une heure .» Et il lui avait souri.
Le même sourire qu’il y avait 3 mois, lorsqu’il l’avait rencontré à ROLAND-GARROS, dans une de ces réceptions d’après-match où la jet-set cotôyait joueurs, journalistes, et requins de tous bords. Sauf que JUSTUVICA n’était pas un requin mais le cinéaste adulé par les uns et abhorré par les imbéciles. JUSTUVICA avait souri en le rencontrant, lui avait expliqué qu’il aimait bien ses commentaires des matchs de tennis. Il lui avait dit aussi qu’il attaquait à l’été le tournage de son nouveau délire en BOSNIE et qu’il l’invitait, que ce serait super et qu’il y aurait même peut être un petit rôle pour lui. Pour rigoler, avait-il ajouté !
Et maintenant ça faisait 3 jours qu’il était en BOSNIE. Enfin à Trou-du-cul-du-monde en BOSNIE, loin de PALE, à plusieurs heures de pistes défoncées dans les montagnes, les forêts, où JUSTUVICA avait installé son camp de base, sa cour, et tout ce dont il avait besoin pour laisser son génie impressionner la pellicule. Pas d’électricité, des générateurs. Pas l’eau, le ruisseau. Pas de murs, les tentes.
Et maintenant ça faisait 3 heures qu’ils avaient pris la route, enfin la piste défoncée, pour PALE. Avec Dragan, imbibé de SLIVOVIC depuis qu’ils étaient repartis de ce foutu café, et ESMERALDA. ESMERALDA qui supportait son martyr avec une belle stoïcité. Celle de ces peuples qui savent encore ce que souffrir veut dire, et donc ce que vivre représente.
Il soupira. Qu’est ce qu’il était venu foutre là ? Pas un Français, quasiment que des speedés de slaves. On ne savait même pas s’ils étaient bosniaques, serbes, croates, … JUSTUVICA, qui anonnaît un peu de français, et Dragan qui encaissait quelques mots d’anglais et de mauvais français. Incompréhension quasi permanente, folie organisée par JUSTUVICA érigée en règle. L’impression constante que tout pouvait arriver à tout moment. Tout et même le pire. Non il n’était pas fait pour cette jungle post-yougoslave !
« Dis voir, Dragan, ça veut dire quoi OLITIC. »
« OLITIC ? » Dragan avait détourné la tête vers lui. Il l’avait détourné aussi des cahots de la piste et ils avaient failli se défoncer le crâne mutuellement. Sa mimique était éloquente ; incompréhension totale et syndrome post-SLIVOVIC.
« OLITIC ? » répèta-t-il. « Pas connaîtrre. What is ?
« PALE-OLITIC. C’est là qu’on va. PALE OK mais OLITIC ? »
Il le regardait comme halluciné. Non plutôt hébété.
De désespoir, Jean Paul lui montra le nom écrit sur la feuille donnée par JUSTUVICA, le viatique.
Dragan partit d’un énorme rire en même temps que des exhalaisons de SLIVOVIC ayant déja servie emplissaient l’habitacle. Jean Paul se rencoigna contre la portière et attendit l’explication. Putain de pays, putain de cahots, qu’est ce qu’il foutait là ? (mais ça il l’avait déja dit)
« PALE-OLITITCH . OLITITCH » Et le rire gras n’en finissait plus de cascader, et les cahots de cahoter.
« OLITITCH ! ! OLITIC pas comprrendrre. »
Ouais, OK, putain de prononciation à la con ! Mais qu’est-ce qu’il était venu faire là ? ? Un ressentiment à l’égal de son inconfort l’envahissait progressivement. L’impression sourde d’être le jouet de créatures étranges, dans un monde inconnu, plein de SLIVOVIC et de cahots.
Calmé, Dragan avait rétabli une trajectoire plus conforme avec les amortisseurs fatigués du taxi. Jean Paul avait jeté futivement un coup d’oeil derrière. ESMERALDA, hiératique, avait toujours les mêmes difficultés à déglutir. Les petites contractions contrôlées de son larynx disaient assez que le dilemme entre OLITIC et OLITITCH n’était pas son problème principal.
« OLITITCH, superriorr .»
« OLITITCH superriorr? » répéta Jean Paul incrédule.
D’un mouvement ascendant de la main droite, Dragon mima superior. « Superriorr. Upperr ! »
« Supérieur ! You mean OLITITCH is superior .»
Le grand sourire de Dragan tourné vers Jean Paul occasionna une nouvelle salve de gnons contre l’habitacle et de nouvelles bouffées de SLIVOVIC, enfin d’ex-SLIVOVIC.
« PALE, petite ville underr … -il mima d’un geste horizontal la paume ouverte- … flat mountain. »
« Flat mountain ? Plateau ? » Et Jean Paul reprit comme un code d’initiés, la paume ouverte le geste horizontal. « PALE, en bas, et airport, OLITITCH en haut.
Le sourire s’élargit encore, et les balancements du taxi s’accentuèrent. « PALE superiorr ! »
« PALE-OLITIC, PALE supérieur. OK, OK murmura-t-il enfin.

Le supplice du taxi-essoreur avait cessé depuis un quart d’heure. Le taxi était garé devant des baraquements en tôle et Dragan discourait avec deux uniformes, presque aussi poussièreux que ledit taxi. ESMERALDA n’avait pas bougé mais leurs 2 valises avaient été sorties par Dragan et trônaient derrière lui. Le dialogue semblait laborieux, et un des gars agitait la feuille de JUSTUVICA sous le nez de Dragan. Derrière eux, encore plus loin, sur la piste herbeuse, un petit avion à hélices était stationné. Jean Paul était comateux. Et poussièreux aussi. C’est fou comme la dignité fout le camp avec la chaleur, la poussière et l’incompréhension du monde qui vous entoure !
Dragan avait claironné lorsqu’il avait mis fin au supplice : « PALE-OLITITCH. Airrporrt ! »
Devant la mine consternée de Jean Paul, il avait ajouté : « Petit airrporrt. Petit avion pourr ZAGRREB. » Ca n’avait pas rassuré Jean Paul.
Et maintenant, il lui faisait signe. Et il appelait « … », -incompréhensible- ah oui ce devait être ESMERALDA ! »
Jean Paul se tenait maintenant devant celui qui tenait la feuille qu’un léger vent faisait frissonner.
« Herre enrregistrrement. Bagages and passporrt » expliquait Dragan.
Bon sang, mais oui, passeport ! Putain, dans la hâte du départ, il n’était pas allé le prendre dans son sac de duvet où il l’avait planqué ! Nooonnn ! Il regarda fébrilement autour de lui. ESMERALDA tendait son passeport croate à l’autre uniforme et montrait sa gorge enflée pour expliquer son mutisme. Celui à la feuille le toisait, soupçonneux, semblant évaluer son degré de décrépitude.
« He, Dragan, pas de passeport. Laissé au film ! »
« What ? »
« Le passeport ! Avec JUSTUVICA, not here ! »
DRAGAN se mordit la lèvre inférieure, et, se tournant vers l’uniforme à la feuille, entreprit un long discours véhément ponctué de itch, de atch et de beaucoup d’autres choses que, de toutes façons Jean Paul ne comprenait pas.
L’uniforme regarda Jean Paul d’un air dégoûté et soupira. Levant la feuille devant ses yeux, il l’interrogea : « No passporrrt ? Herrre Bosnia, you know ? »
Jean Paul hochait lentement la tête.
« You go to ZAGRRREB. ZAGRRREB, in CRRROATIA, you know ? »
Suites des hochements de tête au fur et à mesure que Jean Paul mesurait l’ampleur des dégâts. Il allait se réveiller de ce mauvais cauchemar ! C’était sûr !
« You need passporrrt. What’s yourrr name ? »
« LOTH . Jean Paul LOTH .»

Tistou

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Ca commencerait comme ça …

Les premières notes de « By the way » des Red Hot commençaient à installer le climat étrange, doux, nostalgique et désespéré dans l’habitacle de la voiture. « By the way » avait ce pouvoir mystérieux sur sa sensibilité, à lui, surtout le passage mélodique.du début. Elle, ne l’aimait pas.
La route, chargée de camions, serpentait entre de doux reliefs, le long de la Vlatva, en Bosnie. Elle et lui avançaient lentement et descendaient vers l’aval, vers la mer, vers leur maison de vacances, en Croatie.
La Vlatva était toujours ce fleuve impétueux mais sans cette sauvageté et cette beauté que lui donnait l’étroitesse des gorges où elle devait se frayer un passage au niveau de Mostar, sous le pont.
Les reliefs étaient doux et la Vlatva, grossie pourtant de plusieurs affluents, pouvait s’étaler. Le débit restait violent mais la force brute de l’eau avait fait son oeuvre et elle s’était creusée un lit assez large pour n’être plus un simple torrent de montagne qui rebondit de rochers en fonds calmes, d’une eau froide et rageuse, mais un fleuve, sûr de lui, encore jeune, que rien n’arrête et qui se précipite vers sa destinée. La mer. La mer adriatique.
Il faisait chaud, il faisait … gris. Gris dans leurs têtes. D’ailleurs ils ne parlaient pas. Leurs pensées encore à Mostar, en pays bosniaque. Ils y avaient passé vingt-quatre heures, n’avaient pas tout compris mais bien senti le malaise qui entoure la ville, qui taraude le pays.
Il zappait mentalement le passage tout en scansions de « By the way », se réfugiant mentalement dans la partie mélodique qui allait reprendre.
Mostar était célèbre pour son pont et sa ville turque. Un haut pont de pierres qui enjambe la Vlatva et qui rassemble les deux rives de la ville, en un endroit escarpé où la Vlatva est encore fougueuse et indomptée.
Du haut du pont on a une vue magnifique sur la partie turque de la ville, rive gauche : petits toits en lauze sur gros murs de pierre, maisons basses resserrées autour des ruelles, minarets et petits jardins qui laissent dépasser des murs, de ci de là, quelques branches d’un vert acide des figuiers. Une certaine idée de la sérénité.
Du haut du pont, l’eau en bas est transparente, verte par moments, et ballote d’une rive à l’autre, au gré des fonds, des rochers et de quelque mystérieux dessein.
Petit garçon, il y a bien longtemps, du temps où la Yougoslavie existait encore, lui se souvenait avoir été impressionné par des hommes, de jeunes gens, qui, montés sur le parapent du pont, seulement vêtus d’un slip, se dressaient de toute leur stature, écartaient les bras en croix, comme pour imposer silence et respect, regardaient 21 m plus bas, sous leurs pieds le trou vert, profond, qu’il ne fallait pas rater, se décalaient imperceptiblement, de quelques centimètres, et d’un coup sautaient, droits, les genoux pliés et les bras écartés. C’était brutal, bref, ponctué d’une gerbe d’eau, vite refermée par le courant, et tout de suite ils reprenaient pied, sur la rive droite, la seule accessible, et se hissaient sur les rochers, le coeur encore fou, la peau ruisselante. Lui se souvenait de son père, leur donnant quelques pièces, leur tapant sur l’épaule, leurs sourires, les frissons de leurs corps, et leurs courses à petites foulées nerveuses pour remonter là-haut …
Le pont était toujours là. Ou plutôt le pont avait été reconstruit. A l’identique. Mais c’était des pierres neuves, exagérément claires, pas encore patinées par les milliers, les millions de pas qui étaient passés par là, sur le vieux pont détruit il y a un peu plus de 10 ans.
Entre 1992 et 1994, symbole de la folie du pays, les bosniaques croates avaient aidé les bosniaques musulmans à repousser les bosniaques serbes. Et ceux-ci éloignés, les bosniaques croates s’étaient retournés contre leur allié. Guerre des deux rives, bombardements de mortiers, pont détruit, maisons détruites, bâtiments détruits. Les hommes, les femmes, … ?
Le pont et ses abords avaient donc été reconstruits – une entreprise turque, ironie de l’histoire – à peu près à l’identique sauf qu’une copie de la Joconde n’est pas la Joconde !
Les bâtiments administratifs, les hautes façades de la ville moderne n’avaient pas été reconstruits, et leurs squelettes de bâtiments ; pitoyables murs effondrés, planchers vrillés, poutrelles d’acier tordues, sont comme un appel au malheur.
Les hommes, les femmes, eux non plus, n’avaient pas été reconstruits. Ou alors copie aussi.
Tous les deux s’étaient promenés dans Mostar, le Mostar moderne, celui de la vraie vie et des vrais gens et avaient vu ces hommes, assis aux tables des cafés, en terrasse. Comme en attente, en conciliabules, penchés les uns vers les autres, regards vers la foule qui s’écoule. Scènes orientales des pays où le temps ne s’écoule pas à la même vitesse, où les regards et les paroles chuchotées ont une plus grande densité.
Et au dessus d’eux, autour d’eux, des bâtiments éventrés, des béances dans les façades qui laissent entrevoir des intimités saccagées, d’anciens écrins de vie devenus repaires de fantômes. La violence à l’état brut, le fracas des obus, le sifflement des balles comme imprimés dans les façades autour d’eux.
Ils avaient été interloqués aussi de ces soldats allemands, en treillis, qui déambulaient par groupes, avant de comprendre que ce n’était pas une force d’occupation. Non. Pas vraiment, c’était l’Euroforce, chargée d’assurer le maintien de l’ordre.
Tous les deux avaient ressenti ce malaise patent. Celui de leur logeuse, jeune femme aisée aux airs de biche en sursis, qui s’enveloppe d’un châle malgré la chaleur et semble redouter en permanence que le ciel lui tombe sur la tête.
La Bosnie Herzégovine vit une situation hallucinante, puisque gouvernée par un gouvernement bosniaque, gouvernée par un gouvernement serbe et gouvernée par un gouvernement croate. Rien que ça ! Le tout sous administration des Nations Unies, avec l’Euroforce qui fait la police … Vous achetez une glace à Mostar, en Bosnie ? Le prix affiché est de 1 Km (Kurent Mark ? ? ?). Mais vous pouvez donner aussi bien 0,5 € ou même 3,5 Kunas (monnaie croate) ! Les pièces de 1 et 2 Kurent Mark sont d’ailleurs calquées sur les pièces de 1 et 2 euros. Même gabarit, même aspect bicolore … J’imagine assez bien ce que peut ressentir un commerçant, bosniaque, à qui l’on paie en Kunas, croates !
Il y aurait régulièrement des dérapages des uns, des autres. Les destructions ont été massives ; maisons, usines, … A se demander comment le pays survit. Apparemment sous perfusion de l’Union Européenne. On parle de milliards d’euros annuels injectés dans le pays … Le malaise est patent et la solution adoptée ; un pays- trois ethnies reconnues, ne semble pas pouvoir durablement tenir la route.
En sursis : l’impression la plus tangible.

By the way égrénait ses dernières notes. Flottait encore dans l’atmosphère le sentiment étrange qui pouvait l’empoigner à son écoute. Il connaissait le morceau qui allait suivre : Safeway Cart de Neil young. Long, sombre, entêtant, propice aux réflexions teintées de gris. Le morceau se déroulait avec la régularité et les à-coups d’un moteur de frigo qui bourdonne, monte en puissance comme pour démarrer et retombe. A croire que le pauvre Neil ne connaissait plus ce jour là que les deux cordes supérieures du manche de sa guitare !
Leur véhicule était toujours inséré dans le flux monotone des camions.
Sur le côté gauche, en retrait de la route, à l’écart de la Vlatva, apparaissaient régulièrement, comme sorties d’un stroboscope, des ruines de maisons, de fermes, le plus souvent isolées de rubans de plastique rouge et blanc, qui vibraient sous le vent, protections dérisoires. Avertissement sans frais : attention mines, murs instables, …
Tristesse de ces lieux autrefois habités, dorénavant maudits, maudits de la folie des hommes.
- Oh regarde, c’est là qu’on voulait s’arrêter !
Et elle avait pointé du doigt un chateau, sur un promontoire rocheux, dans une grande courbe à gauche où un village était frileusement recroquevillé sous les tours hautaines du chateau.
Il sursauta, sorti brutalement de son isolement autistique où la ligne de basse de Safeway Cart et la conduite automatique au cul d’un camion l’avaient plongé.
Rétroviseur. Couper la courbe. Un grand espace vide devant une auberge. Tonnelle et terrasse. La chaleur, la torpeur d’un après-midi d’été. Contact coupé.
Neil Young renvoyé au silence, seulement le morceau qui continue dans sa tête.
Un chemin montait en pente douce vers les premières maisons. Des marches, larges, en pierre claire, qui réverbèraient un peu le soleil, obligeant à plisser les yeux. Un marchand de fruits, à l’ombre d’un tilleul, arrosait d’eau ses pastèques et son raisin pour le refroidir. Et puis l’ombre bienfaitrice de la porte fortifiée, les ruelles pavées qui montent vers le chateau, les branches vertes des cerisiers, des figuiers, qui s’inclinent sur les passants par delà les murs. Un groupe de femmes et d’enfants, assis à mi-pente, proposent quelques articles d’artisanat, des broderies, … Ce n’est pas l’heure des cars de touristes encore, qui viennent déverser pour les trente minutes réglementaires leur frêt d’appareils photos numériques à pattes.
Silence étouffé. Un chat efflanqué traverse la ruelle devant. Il les regarde dédaigneusement et passe d’un bond définitif à l’abri d’un grillage. Une pensée pour Tistou, seul et malade, loin.
Tiens Neil Young s’est mis en veilleuse.
Un grand bâtiment en pierres, rénové de neuf. Il arbore un drapeau européen. C’est le Q.G. local de l’Euroforce, évidemment. Le chateau est encore haut.
Ils se regardent. A gauche, ils obliquent à gauche pour reprendre la pente descendante vers la sortie du village. Jardins, murets, silence. Des lézards qui courent sur les pierres. L’ombre du mur de fortifications. Diverses choses étalées là aussi, pour trouver acheteur. La porte fortifiée. Devant, le ruban de bitume et la litanie de camions ; camion-camion-voiture. Et derrière, par intermittence, la Vlatva, qui roule ses flots et qui s’en fout.
Chaleur. Economie de mouvements. Ils se dirigent vers la terrasse et la tonnelle.
Une table est déja occupée par une famille, bruyante. Grands parents, père, mère et deux petites filles. Impossible de comprendre si ce sont des serbes, des bosniaques ou des croates.
Ils gagnent une petite table à l’ombre, observent le manège des petites filles. Une grande bouteille d’eau gazeuse ; la patronne finit par comprendre à grands coups d’italien, d’anglais et de gestes. Ils sortent les cartes à jouer, vont faire une patience l’un contre l’autre.

C’est là.

Le trafic s’était fait plus calme. La patronne se tenait près d’eux encore. Une voiture était arrivée, bruyante. Elle avait attaqué la courbe, agressivement. Et passant juste devant la terrasse, le conducteur avait tourné la tête vers eux, vers la terrasse. Ils avaient vu distinctement son visage et son torse nu par la fenêtre ouverte. Et il avait klaxonné trois coups. Trois coups longs.
Le visage de la patronne était resté fermé, mais comme fermé au dedans. Après trois secondes d’éternité, elle était rentrée vers le bar chercher la commande. La voiture avait disparu au loin. Des camions déja prenaient le relais…
C’est là qu’il s’était fait son film. Ca commencerait comme ça …

Le gars était d’ici. Il faisait partie d’une milice pendant les années de guerre. Et il avait guerroyé, violé, tué, comme c’était dans le contrat. Une nuit, avec d’autres, il avait encerclé une maison, de l’autre bord. Ils avaient guerroyé, violé, tué. La femme de ce bar était la seule rescapée. Elle savait qu’il faisait partie des assassins. La fin de la guerre était vite arrivée. Les positions, la situation avaient été figées en l’état. L’Euroforce s’était installée, pour assurer l’ordre, la paix.
Elle savait qu’il en était, des assassins. Il savait qu’elle savait. Et tous les jours il passait devant chez elle. Et tous les jours il klaxonnait. Trois coups longs. Et tous les jours elle s’emmurait un peu plus.
Voilà, c’était le film.

Prescience des évènements, imagination délirante ? Crispation du visage de la femme, arrogance du fier-à-bras en voiture ?
Il avait hâte de retrouver Neil Young. Et Safeway Cart. Bien noir aussi Safeway Cart ! Bien approprié à la situation.
Ce jour là il avait perdu aux cartes.
On se fait de ces idées quelquefois !

Tistou

 

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Conte de Noel

Il était une fois à Rovaniemi, en Finlande, le Père Noel.
Un gros bonhomme rougeaud, fatigué, plus très jeune, qui soupirait beaucoup. Dans un coin, sa tenue rouge écarlate, bordée de fourrure blanche, était accrochée à une patère. Près de la patère, une porte en bois qui donnait sur l’écurie. Dans l’écurie, les deux rennes du Père Noel. Près d’eux, le traîneau, soigneusement briqué et graissé, et le harnachement en cuir des deux rennes, graissé lui aussi, étincelant.
Le Père Noel, ce jour là, était assis lourdement sur un banc, un coude sur la table en bois, tourné vers la cheminée où crépitait un beau feu de bouleau.
Le Père Noel considérait les flammes. C’était la pause réglementaire.
Deux semaines, et ce serait le jour J ; Noel.
Un crépitement électronique se fit soudain entendre dans un coin de la pièce, puis le chuintement du lent déroulement du papier qui s’extirpe du fax.
Semi-hébété, le Père Noel avait tourné la tête vers la feuille qui s’enroulait sur elle-même. Il s’était levé pesamment, quittant à regret la proximité du foyer et était venu déchirer la feuille. La sonnerie brève signalant la fin de l’envoi l’avait fait sursauter. Il ne s’y faisait pas, au fax ! Les gros sacs de lettres d’enfants que le facteur déposait devant sa porte avant, c’était mieux, avait-il songé. Et puis ça lui donnait l’occasion de boire un verre avec le facteur et de parler …
Il s’était rassis à la lourde table, avait chaussé ses grosses lunettes et parcouru la feuille de papier. Ca ne commençait pas par : « Cher Père Noel ». Les lettres avant, oui. Pas les fax !
« Veuillez ouvrir votre messagerie électronique, était-il écrit, le fichier Kdo0512 est trop volumineux pour être faxé ».
Son regard s’était perdu au loin. Ah, si son traîneau ne s’était pas cassé lors du Noel de l’année dernière ! Si ses vieux rennes rhumatisants étaient restés en bonne santé ! Tout cela ne serait pas arrivé.

Le dernier Noel s’était avéré une catastrophe en fin de tournée. Lors du retour vers Rovaniemi, les vieux rennes épuisés avaient mal négocié un virage et le traîneau s’était fracassé sur un gros rocher. Les rennes s’étaient blessés et le Père Noel en avait été quitte pour la peur. Mais quand il avait fallu aborder le sujet de la réparation du traîneau et du remplacement des rennes (les rennes, ça ne se répare pas), on lui avait fait comprendre qu’il n’y avait pas le financement, pas de sous quoi.
Quand, dégoûté, il avait fait remarquer que lui aussi, finalement, il aurait été bon de le remplacer, on lui avait rétorqué que l’âge de la retraite venait d’être repoussé, que ses cotisations n’étaient pas à jour et qu’il fallait revoir la Convention Collective du Père Noel ! Pour les investissements nécessaires, le business « Père Noel » avait été mis sur le marché et un fonds de Capital-risque scandinave, Nordic Funds, avait acheté.
Tout était allé très vite alors.
Trois jeunes gars pas commodes avaient débarqué un beau matin, pas trop équipés pour la forêt enneigée où habitait le Père Noel (oui, on dit Rovanieni mais le Père Noel habite en fait au fond d’une grande forêt sur le territoire de Rovaniemi). Ils avaient de petites chaussures, des vestons pas chauds et ils ne semblaient pas avoir goûté les joies du motoneige du facteur qui avait bien voulu les amener (le facteur ne semblant, pour sa part, avoir goûté la joie de leur compagnie !). Oui, vraiment, ils avaient l’air furieux. Frigorifiés et furieux !
D’ailleurs le Père Noel n’avait pas tout compris de leurs questions. Enfin leurs questions ? Les réponses qu’ils faisaient avec leurs questions plutôt !
Lui, il croyait qu’ils venaient examiner le traîneau, évaluer les réparations à effectuer, faire connaissance …
Non. Eux c’était … quel mot déja revenait systématiquement pour tous les sujets abordés ? … procédures ! Procédures, procédures, …
Quelles étaient les procédures en vigueur pour la prise de commande ? Le Père Noel avait fini par comprendre qu’ils parlaient des lettres des enfants. Il avait éclaté d’un gros rire bonhomme qui avait fait tressauter sa bedaine. Eux étaient toujours furieux, leurs yeux glacés qui lançaient des éclairs … genre le chat qui ressort de l’essoreuse programme coton ! Mais quand ils lui avaient annoncé que pour rationaliser, réaliser des économies d’échelles, ce serait désormais informatisé … il avait d’abord failli répliquer que d’échelles il n’en avait pas besoin mais, vite, le plus ébouriffé des trois lui avait demandé ce qu’il maîtrisait comme logiciel ?
Quelles étaient les procédures vis à vis des fournisseurs ? Fournisseurs ? Le Père Noel avait compris qu’ils parlaient des lutins de la forêt qui préparaient les commandes. Il avait commencé à leur raconter les parties de rigolade qu’ils se payaient … Le même ébouriffé, le chef sûrement, l’avait coupé. Dorénavant les commandes viendraient préparées depuis l’Asie. Les lutins de là bas avaient répondu à l’appel d’offre aux prix les plus bas. Une boule s’était formée dans la gorge du Père Noel : « Et ceux d’ici … ? »
Mais déja ils étaient passés à la suite.
Quelles étaient les procédures pour … ? ? ? ?

C’était un hélicoptère qui était venu les rechercher. Ils étaient montés dedans toujours aussi furieux. Leur au-revoir n’avait pas été chaleureux. Ils lui avaient promis les conclusions de l’audit très prochainement.
Ca n’avait pas traîné.
Depuis, un nouveau traîneau avait été livré. Léger, solide, mais en métal. Le Père Noel regrettait son vieux en bois. Mais celui-ci, lui avait-on dit, était équipé d’un lecteur code-barres, très pratique pour exploiter les données sur les colis. Ce qui peinait le plus le Père Noel, c’était que le nouveau traîneau était siglé ! Peint sur les flancs, en grosses capitales d’imprimerie rouges : NORDIC FUNDS ! Il n’avait même pas osé faire un tour dans la forêt avec pour l’essayer !
Depuis, deux rennes, jeunes et fringants, avaient été livrés. Les vieux avaient été laissés à la charge du Père Noel s’il le souhaitait … sinon on lui conseillait l’abattoir ! Il s’en était étouffé d’indignation ! C’avait été pour lui l’occasion de retrouver les lutins de la forêt et de leur confier un peu d’occupation. Les rennes recouvraient la santé chez les lutins et le Père Noel, quand il passait les voir, avait du mal à rentrer chez lui.
Le problème des deux nouveaux rennes, c’est qu’on lui avait fourni des rennes sibériens. Plus costauds, moins chers. Oui. Mais ils ne parlaient pas le « Père Noel » ! Et le Père Noel ne parlait pas le sibérien. En plus, il lui fallait maintenant cacher ses bouteilles de vodka. L’autre jour ils avaient mis l’écurie sens dessus-dessous après avoir éclusé une bouteille tombée sous leurs pattes !
Depuis, un fax, un PC lui avaient été livrés aussi. Et là, le Père Noel avait un souci. Il ne savait absolument pas utiliser ce fichu PC. Et franchement … ça l’enquiquinait prodigieusement ! Hors de question de se pencher dessus !

Le Père Noel venait de taper du poing sur la table. Il s’était levé et ses yeux étaient maintenant pleins d’une vigueur nouvelle. Même le feu de bouleau dans la cheminée semblait repartir de flammes plus dansantes, et les crépitements crépiter plus joyeux..
Il lui restait quatorze jours. Il fit les comptes.
Ses deux vieux rennes avaient été soignés par les lutins. Ils avaient bien un peu grossi, perdu l’habitude de l’effort, mais le bonheur de se retrouver ensemble ferait des miracles.
Les restes du vieux traîneau étaient rassemblés près du lieu de l’accident, à quelques kilomètres de la forêt. Le lutin charpentier en ferait son affaire. Le traîneau couinerait bien un peu, mais … faute de grives … Et puis un traîneau en métal avec NORDIC FUNDS affiché sur les flancs … Non, pas possible !
La liste des cadeaux ? Eh bien tant pis ! Après tout, depuis le temps qu’il faisait la tournée de Noël, il savait. A peu près, mais il savait. Oui, il pouvait se débrouiller !
Les cadeaux ? Là, il allait falloir convaincre les lutins !
Le Père Noël se frotta la barbe pensivement et ses yeux se firent rieurs. Il se souvenait de toutes les années précédentes. Des fêtes sans fin, des parties de rigolade à n’en plus finir (des farceurs ces lutins !), et finalement tout était toujours prêt au dernier moment. Ah on allait bien s’amuser … !
Il ne fallait pas perdre de temps.
D’abord les rennes dans l’écurie : leur laisser de quoi boire, manger. Le Père Noël disposa fourrage, eau et fit le sacrifice de ses dernières bouteilles de vodka. Il leur dit au-revoir en Père Noël, ils le regardèrent de leurs yeux sibériens pleins d’incompréhension.
Puis son sac : faire son sac pour n’avoir pas besoin de revenir. Tenue de Père Noël, chandail, collant, sous-vêtement, la panoplie de Père Noël quoi !
Enfin prévenir : prévenir les autres. NORDIC FUNDS. Le Père Noël entreprit de rédiger un fax. C’était la première fois qu’il utilisait l’appareil pour envoyer quelque chose, il n’avait pas l’habitude. Comme il n’avait pas l’habitude d’écrire non plus, il adopta un style télégraphique qui lui semblait en rapport avec cette technologie. En grosses lettres d’imprimerie, il traça sur une feuille de papier :
CONTRETEMPS. DOIT M ABSENTER. MATERIEL RESTE SUR PLACE.
Signé : Père Noël
Il disposa avec difficulté la feuille dans le fax et de ses gros doigts malhabiles tapa le numéro d’expédition, celui de NORDIC FUNDS.
Hélas, on l’a dit, ses doigts étaient gros et malhabiles et il se trompa d’un numéro. Le message arriva à « La Gazette de Rovaniemi », le journal local. Le temps qu’il parvienne entre les mains du rédacteur en chef de « La Gazette de Rovaniemi », que celui-ci ait une vague idée de ce qu’il se passait et compose le numéro d’émission pour vérifier l’information, le Père Noël était parti vers la forêt, en chantant, son gros sac sur l’épaule.
Le lendemain, pendant que toute toute la forêt s’était mise au travail dans la joie et la bonne humeur, paraissait en première page de « La Gazette de Rovaniemi » :
« Un Noël sans cadeaux ? Le Père Noël aurait disparu. » Et suivait un long article plein d’inventions comme savent si bien en écrire les journaux..
Dans l’après-midi, NORDIC FUNDS prenait contact avec « La Gazette de Rovaniemi », envoyait les trois jeunes gars, déja venus, vérifier sur place ce qu’il se passait (un coup d’hélicoptère), et passait le soir même une annonce dans « La Gazette de Rovaniemi » :
Urgent. Cherche Père Noël remplaçant. CDD 1 mois.
Deux jours avant Noël, un gros hélicoptère venait déposer les colis de cadeaux préparés par les lutins d’Asie, avec les codes barres et tout et tout, et un brave chômeur qu’on avait incité à répondre positivement à l’offre d’emploi.
La veille de Noël, lors d’une sortie d’entraînement où, pour la première fois le remplaçant Père Noël avait réussi à atteler les deux rennes sibériens au traîneau siglé NORDIC FUNDS, l’attelage percutait à toute vitesse le premier rocher rencontré (les rennes sibériens sont vigoureux, on l’a dit, et il y a beaucoup de rochers en Finlande). Le traîneau était faussé et inutilisable, les deux rennes succombaient au coma éthylique (ils n’avaient pas dessaoûlé depuis que le Père Noël les avait laissés) et le remplaçant Père Noël avait les deux jambes fracturées.

Pendant ce temps, le Père Noël et les lutins n’avaient pas perdu leur temps. La forêt avait résonné de cris joyeux et de l’écho des outils en train de frapper, scier et clouer. Le lutin charpentier avait retapé le traîneau en bois. Qui couinait beaucoup. Les deux rennes s’étaient réentraînés à courir avec beaucoup d’entrain et un peu de mal, quand même. Et le Père Noël mettait la dernière main à la liste des destinataires, qu’il reconstituait de mémoire. Et il avait du mal.

Le lendemain de Noël, « La Gazette de Rovaniemi » titrait en première page :
« Noël sauvé. Le Père Noël est passé. »
Et suivait un long article soulagé.
Plus loin, en pages locales :
« Des bruits suspects pendant la nuit de Noël.
De nombreux citoyens ont été surpris, sur le coup de minuit, par des bruits suspects, en provenance du toit de leurs maisons. Ces bruits évoquaient des couinements. Aucune explication plausible n’a pu être retenue. La Gendarmerie enquête. »
Plus loin encore, en pages économiques :
« Le cours de NORDIC FUNDS en chute libre.
Suite à des rumeurs sur fond de Noël sans cadeaux, les cours de NORDIC FUNDS, société qui venait de reprendre l’activité « Père Noël », se sont subitement écroulés le 24 décembre. Le PDG de NORDIC FUNDS, dans un communiqué publié peu avant minuit, annonçait son intention de se désengager de l’activité « Père Noël » qui ne correspondrait pas au coeur de cible de sa société. NORDIC FUNDS serait prêt à céder « Père Noël » pour le Mark symbolique. »

Et surtout, surtout. Vos cadeaux en cette veillée de Noël 2005. Regardez bien ! Est-ce bien ce que vous aviez commandé ?

Tistou

Sept ans.

Neuf heures. Bâtiment gris. Bâtiment haut. Sans âme. Tension. Peur. Pas qui résonnent. Long couloir. Crispé. Tribunal d’Assises. Boule. Dans la gorge. Attendre. Robes noires. Avocats. Tension. Gardiens. Présenter convocation. Fouille. Vide. Peur. Jurés à droite. Témoins à gauche. Robe rouge. Président. Contracté. Emotions. Box accusé. A droite. Box accusé. Il entre. Menottes. Gendarmes. Menottes. Tête basse. Tripes nouées. Tête en paté de foie. Président. Assesseurs. Devant. La victime. Belle. Pleure. Sa mère. A côté. Grand vide. Brouhaha. 41 jurés. Tirage au sort. Récusé ! Récusé ! Avocats. Elle baisse la tête. Pleure. Il a la tête basse. Appel témoins. Pas ce matin. Sortir. Revenir à 14H. Dernier regard. Dehors. Long couloir. Sortir. Tête vide.
Cinéma dans la tête.
Midi. Manger. Des nouvelles. 14H. Tribunal d’Assises. Président. Assesseurs. Avocats. Il entre. Box des accusés. Menottes. Gendarmes. Tête baissée. Elle a la tête baissée. Sa mère. A ses côtés. Greffière. La suivre. Enfermé, salle des témoins. Motus. Atmosphère pesante. A côté. Expert. Attendre. Greffière. Mme … ! Attendre. Déja une heure. Pas un bruit. Déglutir. Attendre. Tête vide. Une heure vingt. M. … ! Pilotage automatique. Salle des débats. Assis en face. Entre deux gendarmes. La barre. Poser le manteau. Le silence. Les regards. Pas craquer. Pas craquer. Le président. Les premiers mots. Les premières phrases. Pas craquer. Pas craquer. Derrière, elle doit pleurer. Trémolos dans la voix. Emotions à contenir. Le Président. Un juré. Un autre. Emotion contenue. Il a la tête baissée. A droite. Presque caché. Partie civile. Des questions ? Répondre. Avocat Général. Des questions ? Répondre. La Défense. Des questions ? Rép… pas craquer, pas craquer. Le Président. Merci. Regagnez votre place. Déglutir. Regard dans le vide. Elle a la tête baissée. Elle doit pleurer. Il a la tête baissée. Presque caché. Nouveau témoin. Son frère. Va craquer. Va craquer. Ne craque pas. Merci. Regagnez votre place. Nouveau témoin. Amie de la victime. Sanglots. Emotion. Tripes nouées. Témoignage. Pas de questions, Monsieur le Président. Pause 15 minutes. Avocats. Affairés. Revenir. Clochette. La cour ! Se lever. Vous pouvez vous asseoir. Regards. Sombre. Tête baissée. Nouveau témoin. La mère. Derrière, elle pleure. Tête baissée. Nom, prénom, âge, profession. Il est presque caché. Ne voit pas. Ne veut pas. Vie brisée. Craint tout contact. Pleure sans raison. La boule dans la gorge. Emotions. Dignité. Expert psychiatre. Examens. Voix saccadée. Pas à l’aise. Bouger sur le banc. Ankylosé. Il écoute. Elle baisse la tête. Pas de suivi psychologique. Les questions. Avocats. Partie Civile. Avocat Général. La Défense. Effet de manche. Moins de tension. Fatigué. La tête. Chauffée. 19H. Le Président. La séance est levée. Demain, 9H. Il se lève. Les gendarmes. Les menottes. Disparait. Sortir. Partir. Rentrer. Dormir.
Neuf heures. Bâtiment neuf, gris et haut. Pas qui résonnent. Appréhension. Moins peur. Habitude ? Fouille. Entrée dans la salle. La mère. Elle, crispée. Son amie. Devant. A droite. Porte s’ouvre. Gendarmes. Il entre. Menottes. Chemise jaune. Tendu. Va déposer. Va tout jouer. Regards. Reconnaissance.Clochette. La Cour. Le Président. Robe rouge. Vous pouvez vous asseoir. Experte psychologue. Levez la main droite et dites « je le jure ». Je le jure. La vérité, rien que la vérité. Devant. Elle a la tête baissée. Pas huis-clos. Du public. Derrière. Un connard. L’experte. Petite. Droite dans ses bottes. Déterminée. Bien Tout compris. Tout bon. Pulsion. Pas un pervers. Il a relevé la tête. Un miroir. Elle pleure. Pas un pervers. Questions. Jurés. Avocats. Merci. Regagnez votre place. Accusé. Levez-vous. Le Président. Première question. Répond. Problème micro. Le Président. Déstabilise. Reprend. Questions. Réponses. Elle a la tête baissée. Elle doit pleurer. Doucement. Sa mère. A ses côtés. Il répond. La vérité, que la vérité. Moche, mais la vérité. La voix qui flanche. La voix qui s’arrête. Regrets pour la victime. Regrets pour ses parents. Regrets pour sa famille. Les questions. Partie Civile. Pour démolir. Pour accabler. Ton irrité. Avocat Général. Pour démolir. Pour accabler. Elle a la tête baissée. Sa mère. A ses côtés. Pas le temps d’avoir peur. Intensité. Tout se joue. Ses avocats. Questions. Ne répond plus. Voix étranglée. Trop d’émotions. Monosyllabes. Les yeux qui mouillent. Gorge serrée. Vous ferez confiance à vos avocats ? Oui. Rassis. Baisse la tête. Ca s’est joué. C’est joué. Pause. Reparti avec ses menottes et ses gendarmes. Long couloir. Marcher. Ruminer. Avocats. Reprise. Rapport d’expert. Commenté. La victime. Traumatisme. Surmonté. Toujours là. Séquelles. Elle baisse la tête. Il a la tête baissée. Presque caché. Questions. Attente de l’après-midi. Des plaidoiries. La séance est levée. Reprise à 14H. Sortir. Lui et ses menottes. Elle et sa mère. Manger. Discuter. Echange d’analyses. Café. Nerveux. 14H. Les mêmes. Aux mêmes endroits. Public. Derrière. Clochette. La Cour. Le Président. Vous pouvez vous asseoir. Le Président. A la Défense. Petit sourire. Nervosité. Question supplémentaire aux jurés. Avocat levé. Protestation. Requalification du crime. Avec arme. 20 ans, pas 15 ans. M. Le Président. Suspension. 15 minutes. Examiner texte. Accordé. Agitation. Il a la tête levée. Entre les gendarmes. Partie Civile. Avec la victime. Commentaires. Pression monte. Peur revient. Reprise. Oui M. le Président. Texte machin article truc.
Première plaidoirie. Partie Civile. Elle a la tête baissée. Les yeux rouges. Quarante minutes. Effets de manche. Voix qui monte, qui s’emporte, qui interroge, qui assène. Vérités. Contre-vérités. Arguments. L’emporter. Gagner. Enfoncer. Quarante minutes. Le Président. Robe rouge. Merci. A L’avocat Général. Réquisitoire. Rappel des faits. Personnalité accusé. Personnalité victime. Rappel des faits. Faits tordus. Faits réels. Faits supposés. Voix courroucé. Il a replongé la tête. Caché. Elle écoute. Sa mère. A côté. Pas de suivi psychologique. Peine de 10 ans requise. Pause.
Atmosphère plombée. Avocats crispés. Avocat général inhumain ? Peur installée. Boule. Dans la gorge. Assister. Spectateur. Rien faire. Reprise. Clochette. La Cour. Le Président. Ses assesseurs. Les neuf jurés. Vous pouvez vous asseoir.
Première avocate. Commise d’office. Première fois aux Assises. Evolution de l’accusé. Prise de conscience. Thérapie en cours. Deuxième avocat. Respect pour la victime. Elle a la tête baissée. Culpabilité de l’accusé. Peine juste. Traumatisme de l’enfance. Dérive de l’adolescence. Effets de manche. Arguments. Pas de préméditation. Emotions. Les yeux qui mouillent. Plus d’une heure. Puis fini. Brutalement. Avocat ému. Tout donné. Le Président. Accusé. Quelque chose à ajouter ? Non. Non. Il n’a rien à ajouter ? C’est fini. 19H. La Cour se retire pour délibérer. Regards. Il marche, bras en avant, menottes. Les gendarmes. Visage fermé. Sortir. Les avocats. Félicitations. Commentaires. Sur un papier.Texte qu’il avait préparé. Excuses pour la victime, ses parents, la famille. Pas pu lire. En colère. Attendre. 2H ? Attendre. Tuer le temps. Boire un thé. En apesanteur. Revenir. 21H. Et très vite. Rentrer dans la salle. Il est rentré aussi. Sombre. Les gendarmes. Clochette. La Cour. Ils sont 12. Ils savent. C’est fini. Vous pouvez vous asseoir. Sa mère. A côté. Elle regarde. Accusé levez-vous ! Lecture des questions. Réponses : coupable … coupable. Il regarde. Il attend.

L’accusé est condamné à une peine de réclusion de 7 ans.

Regards. Pire évité. Payer la dette. 7 ans. Evacué par les gendarmes. Un signe de la main. La tête. Chauffée.
La rattraper qui partait. Sa mère aussi. Je peux vous parler ? Emotion. Voix étranglée. Regrets. Excuses. Echanges dérisoires. Ses yeux rouges. Les miens mouillés. Bonne chance à vous.

Sept ans.

Tistou

 

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Merci d'avance

Du bord d’un nuage

Penchés du bord d’un nuage, ils observaient la Terre.
L’espace était limpide, la visibilité exceptionnelle. La planète bleue poursuivait sa ronde endiablée, tournant comme une toupie ivre sur elle-même dans un silence pétrifiant.
Gabriel était songeur, comme absorbé dans sa contemplation. C’est Pierre qui rompit le silence.
- C’est fou, non ?
Le soupir de Gabriel fût profond, à l’image de sa concentration. Nulle autre réaction. Il restait obstinément tourné vers le bas, vers la Terre.
Pierre lui jeta un oeil intrigué. Gabriel avait l’esprit ailleurs, c’était évident. Il revint lui aussi à la contemplation de la Terre. Ca grouillait là, en bas.
- Gabriel ?
- Mmh !
- C’est fou, non ?
Gabriel tourna enfin son visage vers lui. Il avait l’air interloqué.
- C’est fou ? De quoi tu parles précisément ?
- En bas … La Terre … Cette misère …
Re-soupir de Gabriel, et hochement de tête.
- C’est fou, oui. Et c’est de mal en pis. Regarde.
Et il montrait du doigt la boule folle, qui tournait et tournait, sur elle-même. Et en décrivant une ellipse comme si cela ne suffisait pas !
Gabriel prit une intonation rêveuse.
- Tu te souviens des deux premiers ? Comme ils étaient mignons ?
Le visage de Pierre s’éclaira.
- Comme si c’était hier. C’est dommage que ça ait buggé si vite !
Et soupirant :
- Oh, et puis le boss n’a pas assuré sur ce coup-là …
Gabriel le regardait maintenant avec une intensité douloureuse.
- Oh, toi aussi ! On n’en a jamais parlé mais … c’est vrai, il ne s’est pas montré à la hauteur.
Et montrant la boule obstinée :
- Regarde, ils vont demain vers les dix milliards. De plus en plus de malheureux et … la limite … bientôt … T’as eu des échos du dernier Conseil ?
- Non, rien n’a filtré. Mais il n’y a pas trente six solutions. C’est la fin de l’expérience ou un coup comme celui de la Peste. Tu te souviens de la Peste ?
Gabriel secoua lentement la tête, de haut en bas, à nouveau songeur.
- Oui. Pas joli. Dix milliards ! Tu crois qu’ils se rendent compte que ça va coincer ?
- A se demander ! Ils font comme si ça pouvait continuer exponentiellement … Les pauvres ! Et tu sais ce qui m’étonne le plus ?
En bas, inconsciente et pleine d’une force sauvage, la petite boule bleue tournait et tournait. Et son obstination à la fois forçait l’admiration et faisait peine à voir. L’obstination d’un simple d’esprit qui ne voit pas le bout du chemin et qui va tomber dans le ravin.
Comme Gabriel s’était tourné vers lui et l’interrogeait du regard, Pierre reprit, plus bas, plus rauque, comme si les mots avaient du mal à passer.
- Ce qui m’étonne le plus, c’est comme ils s’accrochent à la vie ! Tu imagines ça ! Ils tiennent à la vie. Là-bas. Sur la Terre. Sur ce foutoir !
- La plus grande escroquerie de l’Univers. A coup sûr. Et je pense que le boss s’est fait avoir sur ce coup-là. Il a été mal conseillé …
Pierre s’échauffait.
- Mal conseillé ! Et une fois le formatage réalisé, c’était fichu. Ca aurait pu être bien pourtant …
Gabriel opina.
- Ca aurait pu être bien … On parle d’un nouveau projet en cours. J’espère qu’il sera lancé sur de meilleures bases !
- Pas de mal, ricana Pierre. Et il reprit, comme n’y croyant pas tout à fait :
- Ils tiennent à la vie ! Sur Terre ! S’ils savaient … S’ils savaient !
En bas la petite boule bleue était infatigable. Et vaillante. Mais si petite …
Sur leur nuage là-haut, les deux s’étaient retirés. On allait passer à autre chose.

Tistou