EXERCICE 17/12


Il s’agit d’exercices d’écriture, récit au choix du moment que l’on y introduit les contraintes arbitrairement choisies

 

CONTRAINTES :
Un élément compromettant est trouvé par un personnage (capote, ticket de train, paquet de chocolat ouvert, caricature de la maîtresse...) . Ce personnage va interroger une ou des personnes pour connaître la vérité.

Pour la contrainte de longueur: minimum 1000 signes pour la découverte de l'élément compromettant, minimum 1000 signes pour le reste.

La date de diffusion : vendredi 17 décembre.

Il y a 4 mots imposés :
exsangue,
chocolat,
canapé,
parfum.

18 Décembre 17h 23

dans la cuisine d’un logement HLM de Juvisy Sur Orge (Essonne)

*********************************************************************************

- C’est tout de même une chance que tu aies fini par trouver ce travail. Je commençais à me faire du souci, avec tous ces loyers en retard…
- Oui, j’en suis bien content.
- Tout de même ! Quand je pense, toutes ces années d’études pour avoir tellement de mal à trouver un premier emploi!
- Oh, tu sais, ce n’est pas vraiment un emploi. Un essai d’un mois, simplement.
- Oui, oui, un essai, je sais bien. Seulement quand ils verront comme tu es capable et que tu ne rechignes pas à l’ouvrage, ils te garderont. Je ne me fais pas de souci pour ça.
- Tu sais, c’est pas sûr…
- Tu as tort de t’inquiéter. Je te connais, tu ne te rends pas justice. Tu manques de confiance en toi. Il faut y croire un peu, et puis, la SOCOFINAC, c’est une grosse boîte. Une fois que tu as le pied là-dedans, tu peux y faire toute ta carrière.
- J’y crois, j’y crois, mais…
- Ils t’ont mis à la compta tout de même. C’est stable, la compta. C’est pas comme la vente ou la création. Ca ne bouge pas sans arrêt. Non, non, moi je le sens. T’es casé. On est enfin tirés d’affaire, mon chéri.
- Tu sais, ma puce, il faut que je te dise que j’ai cru comprendre qu’ils ont pris quelqu’un comme ça, pour un mois, mais qu’ils n’ont pas vraiment l’intention de le garder.
- Pas l’intention de te garder ?
- Non, je ne crois pas.
- Oh mais, ne te laisse pas faire ! S’ils n’ont rien à te reprocher, dans un mois, ils ne peuvent pas se débarrasser de toi comme ça. Ca, j’en suis sûre! Tu ne te laisseras pas éjecter. Tu as une famille, tout de même !
- Oui, oui, mais…

Dans la chambre, Mathilde joue. Elle a six ans, elle est très sage. Elle peut jouer toute seule pendant des heures. Il paraît que c’est parce qu’elle est fille unique et qu’elle a beaucoup d’imagination. Son imagination justement, en ce moment, travaille pas mal. C’est que Noël approche, et ça fait beaucoup de choses à penser pour une petite fille.
Beaucoup de choses à rêver.
Beaucoup de choses à comprendre.
Mais c’est magique, Noël. A Noël, tout va mieux. Même Papa et Maman semblent plus détendus. Ce sont des grandes personnes, alors forcément, ils ont beaucoup de soucis ça se voit bien, mais c’est normal. La maman de Sabrina, qui lui a donné du chocolat, on dirait qu’elle n’en a pas de soucis. C’est pas possible, bien sûr, puisque c’est une grande personne, alors c’est juste que ça se voit moins.
On est le 18 décembre, dans une semaine, ce sera Noël. Mathilde a usé de ses toutes nouvelles connaissances en écriture pour rédiger une lettre au Père Noël. Elle y a mis beaucoup de choses. Enfin, pas tout ce qu’elle aurait voulu mettre, parce que c’était dur à écrire, et au bout d’un moment, Maman a dit que c’était bien comme ça, qu’elle écrirait un roman quand elle serait plus grande, mais pas tout de suite. Bon. Elle espère tout de même que le Père Noël comprendra et qu’il ne trouvera pas que deux ou trois grosses lignes, c’est trop peu.
Elle a mis aussi qu’elle voudrait avoir une robe de Princesse avec un voile et une couronne. Maman a dit que le Père Noël n’apportait pas toujours exactement ce qu’on demandait, mais parfois, à la place, quelque chose qui ressemble. Qu’est-ce qui peut ressembler à une robe de princesse ? Maman a des rideaux, qu’on mettait autrefois dans la cuisine, qui ressemblent à un voile de princesse. Mais en moins bien. Est-ce que c’est possible que le Père Noël lui apporte des rideaux ? Les vieux rideaux de la cuisine, ils sont rangés dans le placard, entre la chambre et les WC ; Elle va voir.
Mathilde va jusqu’au placard, qu’elle ouvre sans trop de mal. Il est fermé à clé, mais la clé est toujours dessus, parce que ses parents ont confiance et qu’ils savent qu’elle ne va pas toucher aux produits dangereux. Mathilde est une petite fille à qui on peut faire confiance.
Elle se trompe d’abord de sens, et la porte reste fermée à clé, mais elle comprend son erreur, tourne dans l’autre sens, deux fois, et la porte s’ouvre,. Les rideaux sont… mais ce ne sont pas les rideaux qu’elle voit. C’est un grand sac en plastique un « maxi », comme pour faire les courses de la semaine, mais ce n’est pas celui des courses de la semaine, c’est un nouveau, un sac qu’elle ne connaît pas. Elle tire un peu vers elle le bord du cabas et regarde. C’est tout rouge, rouge et blanc. C’est du tissu… et des poils aussi. Qu’est ce que c’est ? Ca fait penser au Père Noël. Elle regarde mieux, oui, ça ressemble au manteau du Père Noël et même, à sa barbe aussi.
Mathilde tire le tissu rouge, mais il est trop long et trop lourd et elle ne peut le sortir du sac. Elle tire les poils blancs légèrement argentés, ou rosés elle ne sait pas trop, et qui se trouvent dans un autre sac en plastique, plus petit, à l’abri du premier. Et Là, elle parvient à tirer l’objet. On dirait une perruque, des faux cheveux, ou alors une barbe, comme celle du Père Noël. Le Père Noël ?
Dans la cuisine, Papa et Maman discutent. Maman rit. C’est bien, ça. Cela faisait longtemps qu’elle ne riait plus. Elle est de bonne humeur, Mathilde va lui montrer ce qu’elle a trouvé.


- Papa, Maman. Regardez ! J’ai trouvé un truc comme la barbe du Père Noël !
- Montre !
- Où as-tu trouvé cela ? demande Maman qui semble vraiment très surprise pour une maman.
- Dans le placard.
- Dans le placard ? Mais qui l’a apporté ?
Elle se tourne vers son mari, soudain exsangue qui se racle la gorge et marmonne
- Eh bien… Tu sais…
- Il préfère se tourner vers Mathilde pour bien s’expliquer avec elle.
- Viens ici, mon Trésor, dit-il, en la hissant sur son genou.
- Tu sais, Mathilde, quelque fois, il y a des grandes personnes qui se déguisent en Père Noël pour amuser les enfants. Ca ne veut pas dire que le Père Noël n’existe pas. Non. Pas du tout. Mais il faut bien comprendre qu’il ne peut pas être partout à la fois, alors que tous les enfants du monde ont envie de le voir en même temps. Comment veux-tu qu’il fasse ? Eh bien, ce n’est pas compliqué. Il engage des assistants. Des messieurs qui s’habillent comme lui et qui vont à sa place, rencontrer les enfants dans les endroits où il ne peut pas aller. Et je dois porter ce costume à un de ces messieurs, pour qu’il puisse aller remplacer le Père Noël dès demain matin, quand j’irai à mon travail. Parce qu’en fait, il habite à côté de mon bureau. Tu comprends ?
- Oui, Papa.
- Alors, ne va pas abîmer son costume ou le Père Noël ne sera pas content. Va remettre tout cela en place. Et après, tu pourras regarder la télé. Tu te mettras dans le canapé, il faut que je voie quelque chose tranquillement avec Maman.
- Oui d’accord.
Il l’embrasse. Une tape sur les fesses, elle repart.

Mathilde satisfaite va ranger bien soigneusement la douce barbe blanche dans son sac en plastique. Elle pense aux Pères Noël qu’elle a déjà vus… Celui du grand Magasin, c’était sûrement le vrai, mais celui du métro… pas sûr. On aurait dit qu’il sentait un parfum qui pue. Ca mérite réflexion tout cela, mais bien sûr, Papa a raison, on ne peut pas faire autrement. Il faut des faux Pères Noël.

Dans la cuisine, les deux parents se regardent en silence. Au bout d’un moment, Maman lâche,
- Alors c’est ça ton boulot d’un mois ? T’as raison, m’étonnerait qu’ils te prolongent.
Il ne répond pas, regarde le sol entre ses pieds.
- Ah, la vache ! fait-elle en se tournant à nouveau vers les pâtes, sur la cuisinière.
Et elle pleure.
Il est 18h 50.

Sibylline

 

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

 

EXERCICE 11/02


Il s’agit d’exercices d’écriture, récit au choix du moment que l’on y introduit les contraintes arbitrairement choisies

CONTRAINTES :

L’action se déroule aux petites heures du matin, dans un endroit où il y aurait de la neige (plein !). Le personnage, pour une raison qu’il reste à développer, aurait une sainte horreur de ça et, donc, ça lui collerait une mauvaise humeur énorme.

- On ajoute à ce personnage un chien à trois pattes nommé Trimaran et un chat albinos nommé Fouslecamp.

- L’histoire devrait comporter une idée ou une situation paradoxale.

- Mots à introduire : « Momie », « Choléra » et « Reflux »

Pour le reste (et ça laisse du champ, si si!), c'est à votre entière initiative.

(Sur les mêmes contraintes, Tistou a rédigé le texte "Hamada" et Fée Carabine, le texte "Il neige aussi sur Liège")

La Chine


Et bien voilà, il neige! Si ce n’est pas malheureux de voir ça! C’est déjà tout blanc partout, froid, mouillé, gelé et sur 20cm de profondeur ! Et en voilà encore! Je suis écoeuré. Je roule en rond mes pattes, les cale à demi sous moi et, le menton buté contre ma poitrine, je fais mon front têtu. Ne me dérangez pas. Je suis à quelques centimètres de cette horreur blanche, ce linceul de froidure obtuse, mais je pourrais aussi bien être en Chine. Le double vitrage protège mon rêve et la Chine… Oui, c’est ça. Mes yeux se font bridés. Je dérive vers ces monts arrondis, gorgés d’eau et cerclés de brumes… Les théiers s’alignent sur les pentes parfois abruptes qu’une file d’humains grimpe à pas réguliers et sûrs. Je les ais vus dans ce documentaire. Ce pays est si envoûtant. Je ne sais pas même si on y voit des chats.
Autres que ceux qui, d’ici, rêvent à là-bas.
Ici, depuis qu’elle a décidé d’emménager dans cette ancienne ferme, l’odeur du thé flotte souvent dans la maison, mêlée à celle du feu de bois qui orne la cheminée. Thé vert, thé au jasmin, au lotus, à la bergamote… Elle en a toute une gamme sur laquelle elle joue au gré de ses humeurs, de ses moments. J’y ai même trempé ma langue, finalement. Je ne peux pas dire que j’en raffole, mais je voulais connaître ce qu’elle buvait. Trimaran, lui, a déjà réussi à siffler toute une tasse. Et je sais parfaitement que lui non plus n’adore pas cela. Mais il a fait semblant d’en être enchanté. La vérité, c’est qu’il l’était, mais pas à cause du goût du breuvage. Non, pardi. Lui aussi, voulait connaître ce qu’elle buvait. Je le comprends bien, mon ennemi. Ce n’est pas moi qu’il roulera.
Zut, voilà qu’arrondi sur mon rebord de fenêtre, je me surprends à ronronner. Il n’y a pourtant pas de quoi être content, et je ne le suis pas. Maudite neige ! J’avais repéré, le trou d’une souris, au mur de l’ancienne grange. J’y étais retourné cette nuit, attendant que cet animal, sot mais délicieux, y pointe son museau, quand la neige s’est mise à tomber. J’ai tenu bon un moment, mais il ne faut pas exagérer. C’est froid et ça mouille. Une souris ne vaut pas cela. Je suis donc rentré, et maintenant, voilà l’aube. Je vois de mon poste que le passage de la souris est sous la neige et je ne suis même plus sûr de bien savoir où. De toute façon, c’est inutile, elle passera ailleurs. Elle non plus ne doit pas souhaiter mouiller son pelage par ces températures. Quel désastre tout ce blanc qui mange le monde, étouffe les sons, les odeurs, les chemins, le décor. La neige efface. Elle bouffe le vivant. J’ai froid dans le dos quand je pense à elle, même quand je suis en mesure de m’en tenir bien à l’abri. C’est la mort. Je la hais.
Pourtant, la mort, la vraie, je ne la hais pas. Je l’accepte, comme j’ai toujours accepté la vie depuis ce jour si ancien où ma mère nous a pondus, mes frères, mes sœurs et moi dans ce coin de cave. Depuis quelque temps, je sens bien qu’elle est là. Elle a pris place en moi. Elle s’est installée. Elle y prend ses aises, s’étale et m’envahit peu à peu. Je la sens bien qui croît. Bientôt, je ne serai plus.
Et cela me tracasse. Pour elle. Qui va veiller sur elle quand je n’y serai plus ? Trimaran ? Oui. Bien sûr. Il a encore plein de vie, lui. Je le vois bien. Et il est fort. Incroyablement. Ce n’est pas sa malheureuse patte morte qui l’empêcherait d’égorger quiconque s’en prendrait à elle, mais ce n’est pas ce genre de danger là que je crains. Je ne la comprends plus.
Cela fait trois ans que nous sommes ici. Au début, elle invitait des amis. Elle ne le faisait pas très souvent, mais elle le faisait et c’était très gai. Puis, elle ne l’a plus fait. Quelques uns ont continué à venir, pendant un temps. Elle les accueillait bien, mais avec ce rien de réserve qui donnait l’impression tout de même qu’elle attendait leur départ pour reprendre le cours de ses pensées. Et c’était le cas, je crois. Alors, ils ne sont plus venus. Il y a eu aussi des compagnons. Elle ne les installait jamais vraiment. Au bout d’un moment, elle désirait qu’ils partent. Je le sentais tout de suite, eux non. Encore un peu de temps et elle le leur disait. Ils partaient. Certains ne le prenaient pas trop bien. L’un d’eux, furieux, a élevé la voix, injurié… Un grondement de Trimaran, soudain debout, la babine à peine retroussée, et il est parti comme les autres, sans plus discuter. Forcément, un dogue allemand…
Voilà que le vent s’y met ! Comme si la neige ne suffisait pas. Il soulève du blanc en flux et reflux furieux. Tous les oiseaux se cachent. Cette misère blême recouvre tout. Je n’aperçois plus la vieille auge en pierre qui verra fleurir les premières jonquilles. Bientôt. Serai-je là encore? Mais pour l’instant, le terrain est à la neige qui nie même jusqu’à la possibilité d’un prochain printemps et stérilise le paysage de son blanc hospitalier. Et le silence s’est installé.
Elle est dans son atelier. Avant, c’était une grande véranda, presque une serre, dont elle avait d’ailleurs plutôt la fonction auprès des paysans qui habitaient là. Elle ne pouvait pas rêver mieux pour y installer ses tables, sa terre, son four. C’est que le succès venait. Les gens s’étaient mis à aimer les sujets de terre, les bustes, les animaux presque réels et pourtant magiques qui sortaient de ses doigts. Avec le succès, l’argent était venu, suffisamment du moins pour ne plus faire que ce qui lui plaisait. Est-ce que c’était là le danger?
Quand j’étais jeune, que j’étais sorti de ma cave, cela avait été pour découvrir la vie dans les jardins alentour. Tout me plaisait, j’aimais tout le monde et vous m’auriez beaucoup étonné si vous m’aviez dit que tout le monde ne m’aimait pas. Mais bien, sûr, finalement, on me l’a dit quand même. Lorsque je débarquais dans un jardin, qu’il soit d’ornement ou potager, j’entendais souvent crier « Fous le camp ! » Il paraît qu’ils avaient peur que je griffe les arbres, ou les gosses, ou que sais-je ? Ou encore que je creuse dans les plantations. J’étais aussi souhaité que le choléra. C’est maman qui m’a expliqué cela, mais moi, j’avais cru que c’était mon nom, chez les humains : « Fouslecamp ». C’est vous dire si j’étais un minot naïf. Ca n’a duré qu’un temps. A la première pierre qui n’a pas raté son but, j’ai compris. Plus tard, maman a disparu. Cela faisait déjà longtemps que mes frères et sœurs s’en étaient allés. On ne savait pas toujours où. C’était encore un hiver, avec de la neige, comme celui-ci. On ne me voyait plus, moi qui suis blanc aussi, tout autant qu’elle. J’étais devenu invisible, le camouflage était parfait. Mais il n’y avait rien à chasser. Les souris, les oiseaux, tout le monde avait disparu, j’ai bien cru que j’allais mourir de faim, de froid et même de soif, et elle m’a ramassé. Elle habitait là-bas à cette époque. Elle m’a ramené chez elle, frictionné, réchauffé, nourri, câliné, gâté… On ne s’est plus quitté, jamais.
Maintenant, elle vit ici. Je sais que la neige autour de la maison restera vierge de toute trace de pas. Elle ne passera pas le seuil, elle n’en aura même pas l’idée. Déjà, parce qu’elle non plus n’aime guère la neige, ensuite parce qu’elle s’apercevra à peine qu’elle est ainsi emprisonnée. Elle ne sort plus que très peu. Elle ne parle plus à personne, et le pire est qu’elle semble trouver que tout est très bien ainsi. Trimaran dit qu’elle a raison. Lui, du moment qu’elle est là, près de lui, le monde peut bien s’écrouler, il s’en fout. Mais il a tort. Peut-on vivre ainsi ? Si seul ? Et s’en trouver bien ? Elle semble heureuse, c’est vrai. Elle chantonne, écoute de la musique, ne parle plus jamais mais chante parfois, écrit, sculpte, lit, dessine, peint. Tout semble aller si bien ! Elle me fait peur. Est-ce possible d’être heureux ainsi ? Je ne le croyais pas. Je ne sais plus que penser. Est-il possible qu’elle aime tant la solitude ? Elle n’aurait donc besoin de personne ? Les humains ne sont pas ainsi faits.
Quand elle m’a ramené chez elle, Trimaran a voulu me tuer. Je ne sais pas s’il m’a pris pour un rat ou si c’est simplement qu’il refusait de partager son amour. Il a failli y arriver, le bougre, j’étais si faible. Mais un mot d’elle a suffi. Il est son esclave et quel qu’ait été son désir de m’étrangler, il n’a plus jamais rien tenté contre moi. Une fois, même, alors qu’un chien errant me coursait, le hasard a voulu que je passe derrière lui. Il s’est levé et a toisé l’autre. Vous pensez bien que les choses ne sont pas allées plus loin. Un chat qui se fait protéger par un chien qui le déteste, si ce n’est pas un paradoxe, ça! Pourtant, je crois qu’on ne peut même plus dire qu’il me déteste. Elle lui a dit de m’aimer, alors, sans doute qu’il m’aime. Il ne sait rien lui refuser.
La neige tombe et je la sens dans mes reins, ma mort. Elle se love, s’installe, prend de plus en plus de place, mais, pour l’instant, la douleur est supportable. La chaleur du radiateur, là, juste sous la fenêtre, peut encore me remplir d’aise alors que mes yeux se désolent du spectacle. La Chine est loin, je suis égyptien, je fais la momie. Chez eux, les chats étaient sacrés. Ici aussi.
Au fait, moi non plus, je n’ai jamais eu besoin de personne. Et puis, elle a Trimaran. Elle va bien, cela se voit. Je ne vais plus m’inquiéter pour cela. Le silence est total.
Ronrrrrrrrr

Sibylline

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

 

 

 

EXERCICE du 18/3

Il s’agit d’exercices d’écriture, récit au choix du moment que l’on y introduit les contraintes arbitrairement choisies

CONTRAINTES :

Genre : Fantastico-effrayantisso-horrorio-qui-fait-peur-mais-pas-trop-ou-tout-à-fait.
c’est-à-dire que y’a pas vraiment de limite, voire pas du tout.
U une devinette et sa réponse doivent impérativement être écrites noires sur site !
D’une manière ou d’une autre, les mots : « Frankenstein », « Dracula », « Un tour d’écrou », « Passiflore » et « spaghetti » sont à mettre en œuvre.
Le nombre de signes : au choix

Mamie


Elle habitait pas dans un bon quartier, Mamie. Ses copines du club du troisième âge le lui faisaient souvent remarquer. Elles, elles avaient su épargner (ou épouser, cette bonne blague !) et se retrouvaient, sur leurs vieux jours, sous les passiflores, à l’abri de quelque zone pavillonnaire. Mais cette pauvre Mamie, non. Toujours dans son HLM.
Avec ça qu’au fil du temps les choses s’étaient dégradées. Son immeuble n’avait jamais été du grand luxe, mais paraît qu’il y avait ne serait-ce que trente ans, il se tenait encore. Et les habitants, c’était des pauvres peut-être, mais des travailleurs. Des ouvriers pauvres. Oui, je sais, pléonasme. Bon. J’me comprends. Fallait voir comment ça avait tourné. Maintenant, fallait un sacré courage pour montrer son nez dans la rue le soir et même, de plus en plus, le jour. Le locataire moyen n’osait même plus rentrer chez lui. Pour atteindre l’escalier, fallait toujours traverser quelque groupe inquiétant qui ricanait et qui disait des choses qu’on comprenait même pas. Enfin, quand j’dis qu’on comprenait pas, on devinait bien. Et c’était pas joli. Ca rendait les gens nerveux, pour tout dire. Paraissait même que depuis quelques temps, il y avait des meurtres ici. Le sang coulait. Une sorte de guerre des gangs, sûrement, qu’ils disaient dans le journal, mais la police ne trouvait rien, ou alors, comme disait la voisine, elle laissait faire. Bon débarras, toujours de la racaille de moins. Peut-être. On sait pas.
Pourtant, paraissait que ceux qui tombaient, c’étaient les plus gros, les caïds des bandes de crapules qui grouillaient là. Les pires. Comment ça se faisait qu’ils se laissaient dégommer comme ça ? On savait pas.
C’était des crimes affreux, au rasoir, des trucs qui faisaient froid dans le dos. Y avait un dingue qui s’baladait là-dedans avec une lame et des désirs de meurtres terribles. Et qui s’assouvissait. Parfois. Chez les voyous . J’imaginais un Dracula, une sorte de créature de Frankenstein. On retrouvait les corps par petits bouts, par-ci par là, à peine dissimulés ou pas du tout, façon négligent. Le type qui essaime, qui éparpille. C’était l’horreur dans la cité. On savait jamais si en se baladant, on n’allait pas retrouver un bout d’quelqu’un.
Moi, j’allais souvent chez Mamie. Je les voyais bien, en bas de leurs escaliers l’hiver ; sous les perrons l’été, et oui, je trouvais qu’ils avaient l’air un peu soucieux depuis quelques temps, hargneux – ça, ils l’étaient depuis toujours- mais, préoccupés aussi. Ils se regardaient par en dessous, entre eux, je veux dire, pas seulement les passants. Valait mieux même pas croiser leur regard. La cité ressemblait de plus en plus à une cocotte minute qu’arriverait plus à lâcher la pression. Alors, la pression, elle montait.
Mais Mamie, elle s’en foutait. Soixante quinze ans aux cerises, la forme encore (grâce à la gym douce, qu’elle disait) et toute sa tête. Enfin, si on peut avoir toute sa tête et ne même pas souhaiter quitter le piège à rats qu’était cette cité. Elle plaisantait tout le temps. Elle me disait : « Qu’est-ce qui a une jambe, 4 bras et 3 têtes ? » ou « Celui qui m’utilise ne me voit pas, qui suis-je ? » Moi, je ne savais pas, bien sûr. Ca devait encore être une astuce à elle. Je cherchais, mais je ne trouvais pas. Il aurait fallu être dans sa tête, mais si j’y avais été, dans sa tête, j’aurais trouvé bien d’autres choses. Ca non plus, je ne savais pas.
Mamie, elle était pas croyable. Elle vivotait dans un quartier minable avec trois sous de pension, mais non, fallait qu’elle se trafique des permanentes et des colorations façon ultra chic, qu’elle se maquille chic, qu’elle se balade avec un petit tailleur imitation Chanel et toujours son sac à main. Elle s’était même offert la lubie d’un petit chien minuscule et ridicule qui dépassait le caviar pour le prix au kilo. Elle l’emmenait partout. Et il attirait l’attention, tellement il était spécial, ce clebs. Y en avait qui disaient qu’elle essayait de se donner l’air d’avoir du pognon, alors qu’elle n’en avait pas. Y en avait, de plus en plus d’ailleurs, qui disaient avec des mines entendues que, du pognon, elle en avait peut-être bien quand même.
Parce que Mamie, elle jouait au tiercé. C’était autre chose encore, ça. Fallait la voir avec son clebs de luxe et son p’tit tailleurs, se pointer au bistrot qui faisait PMU, sur le coup de midi, quand t’avais plus de la moitié des futurs perdants qu’étaient déjà bien allumés. Elle allait donner ses sous et repartait avec son ticket. Elle jouait tout petit, Mamie, quelques euros, c’est tout. Elle me disait qu’elle voulait pas jouer plus que ce qu’elle pouvait perdre sans s’en soucier. Ca allait pas chercher loin.
Je ne crois pas qu’elle avait gagné le gros lot. Des fois, elle gagnait un peu, elle me faisait toujours un cadeau. Le plus souvent, elle perdait. Elle riait. C’est tout. Moi, je savais bien que riche, elle l’était pas ; et qu’elle cherchait pas non plus à passer pour une bourge, parce que bourge, elle l’était encore moins que riche. C’est dire.
Tout ça, je le savais, mais c’est rien à côté de tout c’que je savais pas. Mamie, j’la connaissais mieux que les autres, mais j’l’avais pas mieux comprise. Elle désirait pas l’être, d’ailleurs. Je le sais bien maintenant. Ca lui allait très bien comme c’était.
Et moi j’ lui disais : «Au moins, au PMU, quand ils te demandent si c’est vrai que t’as gagné le gros lot , les laisse pas le croire, dis leur que non, tout de même ! Un jour tu te feras tuer pour du pognon que t’as même pas» Mais elle disait «mais non, mais non… Mange tes spaghetti» en pensant à autre chose et c’était dingue comme elle s’en foutait.
J’l’ai su qu’après.
En fait, Mamie, elle allait à la pêche. Non, c’était pas du poisson, de la viande rouge plutôt, disons alors qu’elle allait à la chasse. Sauf que les chasseurs, elle détestait ça, alors c’était pas un épagneul qu’elle avait mais un pékinois, c’était pas un fusil, mais un sac à main en faux croco, mais pas trop faux, peut-être pas faux du tout d’ailleurs. Un souvenir, qu’elle disait. Mamie, elle chassait pas le lapin. Elle aurait pas pu faire le moindre mal à ces p’tites bêtes là. Elle disait tout l’temps : «S’il fallait tuer soi-même les bêtes que l’on mange, j’aurais plus qu’à me faire végétarienne». Mais Mamie, elle aimait tuer quand même, comme les chasseurs, alors elle avait décidé de se passer ce «petit plaisir» (c’est comme ça qu’elle disait dans son cahier ) sur des nuisibles, mais des vrais, des humains.
Mamie, elle appâtait au tailleur et au sac à main, au parfum et aux rumeurs de galette. Quand ça mordait, elle se retrouvait suivie à son étage, bousculée sur le pas de sa porte, coincée chez elle d’un tour d’écrou avec celui qui se croyait son bourreau et qui était sa proie. Ou alors, ils forçaient sa porte la nuit, se glissaient dans le noir, croyaient la surprendre dans le lit. Mais le petit chien ne dormait jamais tout à fait et, toujours en silence, il l’avait réveillée avant.
Mamie, elle avait un grand rasoir, beaucoup de souplesse et plus de force qu’on ne l’aurait jamais soupçonné. La gym douce, qu’elle disait. Et puis Mamie, elle aimait ça, plus encore que son adversaire. Mamie, elle avait p’t’etre 75 ans, mais toute sa vie, elle avait tué. Ca lui faisait de l’expérience, du sang froid et du savoir faire.
Moi, j’savais rien. J’ai appris tout ça quand elle est morte. Rupture d’anévrisme qu’ils ont dit. Bon. Y avait rien à dire de toute façon. Elle était morte. On est allés chez elle, avec mes parents, pour ranger. J’ai trouvé l’cahier. J’ai tout d’suite compris que c’était un truc pas ordinaire. Je l’ai caché sous mon pull, coincé dans ma ceinture. Le soir, la nuit, j’ai lu, en cachette. Elle racontait tout, la chasse, le rasoir, le regard perplexe des brutes assoiffées de sang qui réalisent mal que c’est du leur qu’il va s’agir. Vraiment, j’devrais pas le dire, mais elle aimait ça.
Alors, j’ai jamais rien raconté à personne. J’ai gardé le cahier. Au dernier moment, quand le type des pompes funèbres a placé le couvercle, je l’ai sorti, j’ai dit, «J’veux mettre ça dans le cercueil de Mamie» «Qu’est ce que c’est ?» a dit Maman «Des poèmes que je lui ai écrits», j’ai répondu. «D’accord» a dit papa. Ils ont trouvé ça mignon et émouvant. Ca l’était, d’ailleurs, émouvant, en tout cas. On a vissé le couvercle, le cahier était dedans. Personne saura jamais ce qu’elle m’avait écrit, Mamie. Elle avait tout mis dans ce cahier, pour moi, en me racontant comme elle faisait tout’l temps, avec sa gentillesse. Elle avait même pensé à me donner la réponse à la première devinette. «Qu’est-ce qui a une jambe, 4 bras et 3 têtes ?» «Un menteur» Elle m’avait bien eu, là, qu’est-ce que j’avais pu chercher ! Ca m’apprendra, j’le savais bien pourtant qu’ça pouvait pas exister, 1 jambe, 4 bras, 3 têtes, mais penses tu, j’cherchais quand même. Quand ça peut pas exister, c’est qu’ça existe pas. Merci Mamie, j’m’en souviendrai. J’m’étais demandé pourquoi elle avait pas donné la solution de l’autre devinette, mais je comprenais maintenant que j’l’avais devant moi : un cercueil.
Salut Mamie.

Sibylline

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

 

 

EXERCICE du 18/3

Il s’agit d’exercices d’écriture, récit au choix du moment que l’on y introduit les contraintes arbitrairement choisies

CONTRAINTES :

Une personne passe devant une cabine téléphonique et saisit quelques mots de la conversation avant de poursuivre sa route. Il/Elle entend "J'en veux deux! Oui, deux! On se débrouillera, tu m'entends?!"
Chemin faisant, il/elle pense à ces mots et échafaude toute une histoire autour d'eux, tente d'imaginer ce que pouvait être cette conversation.

Contraintes techniques:
- Intitulé: "Conversation +…"
- Longueur: 5000 signes
- Date de rentrée: le vendredi 29 juillet à 18.00 (le retard ne sera pas sanctionné)
- Mots à placer: gingembre – fourrure - métal

Dessert

 

J’adore la cuisine chinoise. Je sais que c’est une des plus déséquilibrée du monde et qu’avec toutes ses graisses saturées et frites on se demande comment il peut exister des Chinois de plus de cinquante ans. Je sais que je passe une grande partie du temps que je consacre à mes repas à calculer les calories et l’équilibre de mon alimentation, mais j’adore la cuisine chinoise, alors quelquefois, je me lâche.
Et là, je m’étais lâchée. Seule, je m’étais octroyé un petit «time out» dans ce fabuleux vieux restau mandarin, J’avais choisi une toute petite table d’une personne dans le coin du fond, près de l’antique cabine téléphonique, une comme on n’en trouve plus. Celle avec le poste téléphonique mural en bakélite ; et ça marchait ! J’avais déjà vu quelqu’un s’en servir. J’avais plus qu’à moitié envie de l’utiliser moi aussi, pour me croire un peu plus dans le Macao, d’il y a 30 ans et j’étais en train de me demander qui je pourrais appeler, et pour lui dire quoi. Que j’étais en Chine ?
Comme je ne suis pas quelqu’un de sociable et que j’ai renoncé à faire semblant de l’être, je m’étais assise dos à la salle. Seule, et face au mur. Vous imaginez le tableau. Les autres convives devaient me prendre pour une folle désespérée et particulièrement mal embouchée… et il n’en était rien. J’étais de fort bonne humeur ma foi, l’âme légère, le sourire aux lèvres et tout, mais je suis comme ça. J’aime être seule et je profite avec de moins en moins de retenue des moments où je peux me permettre de le rester. Je commence à me moquer un peu de ce qu’on peut en penser ou en conclure, mais à m’en moquer vraiment, c'est-à-dire, pas à adopter cette attitude avec raideur ou contre qui ou quoi que ce soit, mais à l’adopter avec satisfaction, parce qu’elle m‘est confortable.
Je finissais le poulet au gingembre et au soja. C’était à s’en lécher les doigts. Il y avait là dedans du miel qui donnait à l’ensemble cette douceur inimitable, ce plaisir du sucré-salé… un délice. Je pensais à la suite. Chez les Chinois, il n’y a pas de fromage, quant au dessert… c’est la porte ouverte à toutes les déceptions. Je ne vais pas jusqu’à rappeler que ce sont les derniers restaus où l’on ose proposer à la carte la glace Gervko, genre mini bouteille de champagne en sorbet, Mystère ou orange givrée. Le «Lotus de Pékin» n’en était tout de même pas là, mais les litchis, les salades de fruits exotiques étranges baignant dans un sirop uniforme, les beignets d’ananas ou de banane ne me tentaient guère. Pourtant, j’avais encore un peu faim et pas très envie de partir déjà. J’hésitais.
Dans mon dos, un nouvel utilisateur avait pris place dans l’antique cabine. Veinard. Qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir à raconter ? Qu’est-ce que je pourrais bien raconter moi-même pour entrer là dedans moi aussi ? Voir si l’annuaire, perforé à la chignole était enchaîné à la tablette, si le flexible de métal qui protège le fil du combiné était cassé au moins à un endroit, s’il y avait des numéros de téléphone notés sur les murs. Et pourquoi pas «Passy 32 32 » ? Ca n’existait plus tout ça.
Et pourtant, c’était là.
Je louchais un peu, en biais, par-dessus mon épaule. Gare au torticolis ! J’avais envie de voir qui téléphonait.
Oh mais, ça s’agitait là dedans. Une sorte de rombière en manteau de fourrure, des renards argentés sans doute, faisait de grands gestes comme si de mimer ces phrases pouvait aider son interlocuteur à comprendre. Ou alors, c’est elle que cela aidait. Elle semblait en effet en avoir gros sur la patate. Fallait que ça sorte et elle ne le lui envoyait sans doute pas dire.
Oui, mais quoi ?
Généralement, je n’épie pas ce que font les autres. Je n’en ai aucun mérite, cela tient plus de l’indifférence que de la discrétion, mais là, peut-être parce que c’était un peu MA cabine téléphonique, en somme, j’ai tendu l’oreille. Pas trop difficile, j’étais assise presque contre la porte et elle gueulait
"J'en veux deux! Oui, deux! On se débrouillera, tu m'entends?!"
Elle était furax. Exigeante et furax. Qu’est-ce qu’elle voulait donc si fort et qui était si difficile à obtenir? D’autres manteaux de fourrures ? Elle va en massacrer combien de ces pauvres bêtes, pour se tenir chaud ?
J’ai une vraie aversion pour les porteurs de manteaux de fourrure.
Elle continuait.
« Tu vas sortir? Donne moi ton portable. J’te connais, sinon, tu m’rappelleras pas. »
Elle se coince le combiné entre l’épaule et l’oreille et, grotesque, tonitrue les numéros en même temps qu’elle les note sur un bout de l’annuaire qu’elle a déchiré.
Je note les chiffres sur ma serviette.
Elle raccroche sèchement et vide les lieux en tentant de claquer la porte qui, pépère, se referme en fait mollement.
J’ai mon baladeur. Un Sanseverino y somnole justement. Je suis contente. Je vais pouvoir téléphoner. Je demande l’addition. Le temps qu’elle arrive, je m’installe avec délectation dans la fabuleuse cabine années 50. Ca pue un peu le parfum. La dame a vraiment tous les mauvais goûts. Je fais le numéro qu’elle vient de me donner et, quand ça décroche, j’envoie «André II»
« Aaaarrêtez de faire des manteaux avec la peau des animaux
Aaaarrêtez de faire des manteaux avec la peau des animaux »
Et tout le reste de la chanson.
Cool. J’ai eu mon dessert

.
Sibylline

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

PORTRAIT DEMAIN

Je les regarde, elles sont là. Posées sur mon livre. Au repos.
Elles ont cent ans. Je n’en reviens pas. Comment peuvent-elles être si vieilles ? Le suis-je également ? Quelques veines ressortent, quelques tendons. Quelques toutes petites taches rousses se sont installées aussi. Et moi qui aime les taches de rousseurs, celles-là, les seules que j’aie, me déplaisent. Je ne les ai pas vues arriver. Je ne les regarde pas si souvent, mes mains. Pourquoi le ferais-je ?
Quand j’étais jeune, elles étaient belles. Fines, élégantes, avec de longs doigts et de jolis ongles bien dessinés. Je n’en avais aucun mérite, mais ça me faisait bien plaisir quand même. J’aimais bien les voir, mais les regarder… j’avais d’autres occupations. Ensuite, elles sont devenues quelconques et j’ai cessé de leur accorder mon attention. Et maintenant voilà… Voilà où nous en sommes. Je viens de les découvrir en fait, et ces deux mains là sont les miennes. Si on les photographiait et si l’on pouvait remonter montrer cette photo à celle que j’étais à 20 ans… Elle aurait peur. Très, je crois. Et elle n’y gagnerait rien. Non. C’est bien qu’elle n’ait pas su. Pas cru, les mémères dans la cinquantaine qui lui disaient « Moi aussi, à 30 ans, je pesais 50kg ». Les vieilles qui disaient qu’elles avaient été jeunes. C’est bien comme ça. Je ne leur dirai rien.
Elles disent cela, mes mains. Elles sont là, devant moi, et pour une fois, elles ne font rien. Elles en ont fait pourtant. Comme toutes les mains sans doute. Elles en ont fait plus qu’elles auraient voulu, et parfois moins aussi. Elles ont des regrets et des remords, des plaisirs et des douleurs, des fiertés et des hontes. Elles ont travaillé, caressé tout comme elles se sont battues. Elles ont lavé, cuisiné, soigné, porté, écrit, lu, bercé, ouvert, fermé, rangé, jeté, ramassé, semé, récolté, détruit, déchiré, réparé, cloué, collé, repassé, plié, épluché, rincé, jardiné, creusé, rempli, brodé, cousu, tricoté, scié, copié, inventé, frappé, donné et pris. Peut-être qu’elles se souviennent de tout et que cela remonte, par petits bouts, quand on ne s’y attend pas. C’est cela la mémoire. Je veux dire, les mains.
Elles sont là, devant moi, et pour une fois, je les regarde.
Mais comme elles sont vieilles, vraiment ! Je n’en reviens pas. Même les ongles ont trouvé le moyen de vieillir! Peut-être essaient-elles de me dire quelque chose que je n’ai pas encore compris. Que je n’ai plus vingt ans, ni trente, ni même quarante bon sang! Et qu’elles ne sont plus de taille à faire autant qu’elles ont déjà fait. Ou que bientôt, elles ne seront plus aussi adroites. Cela je le savais. Ce n’était pas la peine d’afficher ainsi leur sénilité. Alors, peut-être qu’elles essaient de me dire autre chose encore. Qu’elles ne sont pas seules à être aussi vieilles. Peut-être qu’elles se mettent là, devant moi, pour que je les voie, pour que je le voie.
Mais c’est une erreur. Quels que soient mes mains, mon visage ou mon dos, cela ne me renseigne pas sur l’état de mon esprit qui, lui aussi, pourtant vieillit, je le sais. Mais, contrairement à celui du corps, le vieillissement de l’esprit apporte d’un côté quand il enlève de l’autre. Y a-t-il un moment où cela ne contrebalance plus ? Oui, sûrement. Quand ? Nul ne le sait. Je verrai bien.
Et puis un jour, elles me diront : «C’est fini».
Le comprendrai-je ?
PORTRAIT DE MAINS

Sibylline

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester: