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Elle habitait pas dans un bon quartier, Mamie. Ses copines du club
du troisième âge le lui faisaient souvent remarquer.
Elles, elles avaient su épargner (ou épouser, cette
bonne blague !) et se retrouvaient, sur leurs vieux jours, sous les
passiflores, à l’abri de quelque zone pavillonnaire.
Mais cette pauvre Mamie, non. Toujours dans son HLM.
Avec ça qu’au fil du temps les choses s’étaient
dégradées. Son immeuble n’avait jamais été
du grand luxe, mais paraît qu’il y avait ne serait-ce
que trente ans, il se tenait encore. Et les habitants, c’était
des pauvres peut-être, mais des travailleurs. Des ouvriers pauvres.
Oui, je sais, pléonasme. Bon. J’me comprends. Fallait
voir comment ça avait tourné. Maintenant, fallait un
sacré courage pour montrer son nez dans la rue le soir et même,
de plus en plus, le jour. Le locataire moyen n’osait même
plus rentrer chez lui. Pour atteindre l’escalier, fallait toujours
traverser quelque groupe inquiétant qui ricanait et qui disait
des choses qu’on comprenait même pas. Enfin, quand j’dis
qu’on comprenait pas, on devinait bien. Et c’était
pas joli. Ca rendait les gens nerveux, pour tout dire. Paraissait
même que depuis quelques temps, il y avait des meurtres ici.
Le sang coulait. Une sorte de guerre des gangs, sûrement, qu’ils
disaient dans le journal, mais la police ne trouvait rien, ou alors,
comme disait la voisine, elle laissait faire. Bon débarras,
toujours de la racaille de moins. Peut-être. On sait pas.
Pourtant, paraissait que ceux qui tombaient, c’étaient
les plus gros, les caïds des bandes de crapules qui grouillaient
là. Les pires. Comment ça se faisait qu’ils se
laissaient dégommer comme ça ? On savait pas.
C’était des crimes affreux, au rasoir, des trucs qui
faisaient froid dans le dos. Y avait un dingue qui s’baladait
là-dedans avec une lame et des désirs de meurtres terribles.
Et qui s’assouvissait. Parfois. Chez les voyous . J’imaginais
un Dracula, une sorte de créature de Frankenstein. On retrouvait
les corps par petits bouts, par-ci par là, à peine dissimulés
ou pas du tout, façon négligent. Le type qui essaime,
qui éparpille. C’était l’horreur dans la
cité. On savait jamais si en se baladant, on n’allait
pas retrouver un bout d’quelqu’un.
Moi, j’allais souvent chez Mamie. Je les voyais bien, en bas
de leurs escaliers l’hiver ; sous les perrons l’été,
et oui, je trouvais qu’ils avaient l’air un peu soucieux
depuis quelques temps, hargneux – ça, ils l’étaient
depuis toujours- mais, préoccupés aussi. Ils se regardaient
par en dessous, entre eux, je veux dire, pas seulement les passants.
Valait mieux même pas croiser leur regard. La cité ressemblait
de plus en plus à une cocotte minute qu’arriverait plus
à lâcher la pression. Alors, la pression, elle montait.
Mais Mamie, elle s’en foutait. Soixante quinze ans aux cerises,
la forme encore (grâce à la gym douce, qu’elle
disait) et toute sa tête. Enfin, si on peut avoir toute sa tête
et ne même pas souhaiter quitter le piège à rats
qu’était cette cité. Elle plaisantait tout le
temps. Elle me disait : « Qu’est-ce qui a une jambe, 4
bras et 3 têtes ? » ou « Celui qui m’utilise
ne me voit pas, qui suis-je ? » Moi, je ne savais pas, bien
sûr. Ca devait encore être une astuce à elle. Je
cherchais, mais je ne trouvais pas. Il aurait fallu être dans
sa tête, mais si j’y avais été, dans sa
tête, j’aurais trouvé bien d’autres choses.
Ca non plus, je ne savais pas.
Mamie, elle était pas croyable. Elle vivotait dans un quartier
minable avec trois sous de pension, mais non, fallait qu’elle
se trafique des permanentes et des colorations façon ultra
chic, qu’elle se maquille chic, qu’elle se balade avec
un petit tailleur imitation Chanel et toujours son sac à main.
Elle s’était même offert la lubie d’un petit
chien minuscule et ridicule qui dépassait le caviar pour le
prix au kilo. Elle l’emmenait partout. Et il attirait l’attention,
tellement il était spécial, ce clebs. Y en avait qui
disaient qu’elle essayait de se donner l’air d’avoir
du pognon, alors qu’elle n’en avait pas. Y en avait, de
plus en plus d’ailleurs, qui disaient avec des mines entendues
que, du pognon, elle en avait peut-être bien quand même.
Parce que Mamie, elle jouait au tiercé. C’était
autre chose encore, ça. Fallait la voir avec son clebs de luxe
et son p’tit tailleurs, se pointer au bistrot qui faisait PMU,
sur le coup de midi, quand t’avais plus de la moitié
des futurs perdants qu’étaient déjà bien
allumés. Elle allait donner ses sous et repartait avec son
ticket. Elle jouait tout petit, Mamie, quelques euros, c’est
tout. Elle me disait qu’elle voulait pas jouer plus que ce qu’elle
pouvait perdre sans s’en soucier. Ca allait pas chercher loin.
Je ne crois pas qu’elle avait gagné le gros lot. Des
fois, elle gagnait un peu, elle me faisait toujours un cadeau. Le
plus souvent, elle perdait. Elle riait. C’est tout. Moi, je
savais bien que riche, elle l’était pas ; et qu’elle
cherchait pas non plus à passer pour une bourge, parce que
bourge, elle l’était encore moins que riche. C’est
dire.
Tout ça, je le savais, mais c’est rien à côté
de tout c’que je savais pas. Mamie, j’la connaissais mieux
que les autres, mais j’l’avais pas mieux comprise. Elle
désirait pas l’être, d’ailleurs. Je le sais
bien maintenant. Ca lui allait très bien comme c’était.
Et moi j’ lui disais : «Au moins, au PMU, quand ils te
demandent si c’est vrai que t’as gagné le gros
lot , les laisse pas le croire, dis leur que non, tout de même
! Un jour tu te feras tuer pour du pognon que t’as même
pas» Mais elle disait «mais non, mais non… Mange
tes spaghetti» en pensant à autre chose et c’était
dingue comme elle s’en foutait.
J’l’ai su qu’après.
En fait, Mamie, elle allait à la pêche. Non, c’était
pas du poisson, de la viande rouge plutôt, disons alors qu’elle
allait à la chasse. Sauf que les chasseurs, elle détestait
ça, alors c’était pas un épagneul qu’elle
avait mais un pékinois, c’était pas un fusil,
mais un sac à main en faux croco, mais pas trop faux, peut-être
pas faux du tout d’ailleurs. Un souvenir, qu’elle disait.
Mamie, elle chassait pas le lapin. Elle aurait pas pu faire le moindre
mal à ces p’tites bêtes là. Elle disait
tout l’temps : «S’il fallait tuer soi-même
les bêtes que l’on mange, j’aurais plus qu’à
me faire végétarienne». Mais Mamie, elle aimait
tuer quand même, comme les chasseurs, alors elle avait décidé
de se passer ce «petit plaisir» (c’est comme ça
qu’elle disait dans son cahier ) sur des nuisibles, mais des
vrais, des humains.
Mamie, elle appâtait au tailleur et au sac à main, au
parfum et aux rumeurs de galette. Quand ça mordait, elle se
retrouvait suivie à son étage, bousculée sur
le pas de sa porte, coincée chez elle d’un tour d’écrou
avec celui qui se croyait son bourreau et qui était sa proie.
Ou alors, ils forçaient sa porte la nuit, se glissaient dans
le noir, croyaient la surprendre dans le lit. Mais le petit chien
ne dormait jamais tout à fait et, toujours en silence, il l’avait
réveillée avant.
Mamie, elle avait un grand rasoir, beaucoup de souplesse et plus de
force qu’on ne l’aurait jamais soupçonné.
La gym douce, qu’elle disait. Et puis Mamie, elle aimait ça,
plus encore que son adversaire. Mamie, elle avait p’t’etre
75 ans, mais toute sa vie, elle avait tué. Ca lui faisait de
l’expérience, du sang froid et du savoir faire.
Moi, j’savais rien. J’ai appris tout ça quand elle
est morte. Rupture d’anévrisme qu’ils ont dit.
Bon. Y avait rien à dire de toute façon. Elle était
morte. On est allés chez elle, avec mes parents, pour ranger.
J’ai trouvé l’cahier. J’ai tout d’suite
compris que c’était un truc pas ordinaire. Je l’ai
caché sous mon pull, coincé dans ma ceinture. Le soir,
la nuit, j’ai lu, en cachette. Elle racontait tout, la chasse,
le rasoir, le regard perplexe des brutes assoiffées de sang
qui réalisent mal que c’est du leur qu’il va s’agir.
Vraiment, j’devrais pas le dire, mais elle aimait ça.
Alors, j’ai jamais rien raconté à personne. J’ai
gardé le cahier. Au dernier moment, quand le type des pompes
funèbres a placé le couvercle, je l’ai sorti,
j’ai dit, «J’veux mettre ça dans le cercueil
de Mamie» «Qu’est ce que c’est ?» a
dit Maman «Des poèmes que je lui ai écrits»,
j’ai répondu. «D’accord» a dit papa.
Ils ont trouvé ça mignon et émouvant. Ca l’était,
d’ailleurs, émouvant, en tout cas. On a vissé
le couvercle, le cahier était dedans. Personne saura jamais
ce qu’elle m’avait écrit, Mamie. Elle avait tout
mis dans ce cahier, pour moi, en me racontant comme elle faisait tout’l
temps, avec sa gentillesse. Elle avait même pensé à
me donner la réponse à la première devinette.
«Qu’est-ce qui a une jambe, 4 bras et 3 têtes ?»
«Un menteur» Elle m’avait bien eu, là, qu’est-ce
que j’avais pu chercher ! Ca m’apprendra, j’le savais
bien pourtant qu’ça pouvait pas exister, 1 jambe, 4 bras,
3 têtes, mais penses tu, j’cherchais quand même.
Quand ça peut pas exister, c’est qu’ça existe
pas. Merci Mamie, j’m’en souviendrai. J’m’étais
demandé pourquoi elle avait pas donné la solution de
l’autre devinette, mais je comprenais maintenant que j’l’avais
devant moi : un cercueil.
Salut Mamie.
Sibylline
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