Les jours d'innocence

 

 

C’étaient les jours d’enfance et d’insouciance, au secret des sous-bois, dans la chaleur de l’été qui se réverbérait sur les débris d’ardoise jonchant la terre du chemin. C’était le temps des rires, des ricochets dans l’eau, des chansons à tue-tête. La fêlure était là, pourtant, que je ne voyais pas. Dissimulée sous un bandage et l’épaisseur de tes vêtements, comme si de rien n’était.

C’étaient les matins embaumés par les effluves du café, l’éclat du soleil sur la cafetière de cuivre, les tartines à la confiture et le bruissement du vent dans les feuillages de la forêt toute proche. La fêlure était là, pourtant. Mais tout le reste. La fraîcheur de l’eau vive, la douceur et les saveurs d’un été ardennais, comme si de rien n’était.

C’étaient aussi les jours étranges. La grande salle claire et ses rangées de lits entourés de rideaux crème. Le silence. Les uniformes blancs mêlés au bleu et au beige des pyjamas. Et la fêlure se faisait perceptible, déracinement, cassure dans l’écoulement du temps. Mais je l’oubliais vite, perchée sur le bord de ton lit, bercée par les voix familières, comme si de rien n’était.

Et puis, c’étaient d’autres jours de bonheur. D’autres rires, le goût des speculoos et des massepains, le gui accroché au plafond dans la baie entre le salon et la salle à manger, les courses sur le parquet ciré et la froideur des carrelages de la salle de bain. Et la fêlure, à peine entr’aperçue, baignée d’eau savonneuse et de désinfectant, aussi vite oubliée, comme si de rien n’était.

Et vinrent des jours plus étranges.
Une absence. Une voix qui s’est tue.
Et puis plus rien.
Pendant longtemps, plus rien que ces quelques images.
Et le silence.

Jusqu’à l’heure froide et noire et solitaire où je t’ai retrouvé. Ce qui de toi est resté avec moi. La toute petite flamme que les grandes eaux n’éteindront pas.
Ce qui ne passe pas. Ne passera jamais.

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

Les mots



Un arôme écoeurant - caramel ou mandarine – flotte encore dans ta bouche. Sirop. Une nuit de toux et de fièvre. Un jour d’école buissonnière. Un rai de lumière est venu te caresser le visage – la porte de ta chambre un instant entr’ouverte. Puis il y eut le claquement de la porte du garage. Le remue-ménage matinal s’est apaisé, et ton sommeil aussi, libéré des frissons nocturnes…

Et des mots qu’on lit dans les livres,
d’une petite clé tachée de sang, d’un placard mystérieux aux secrets horrifiants…

Un dernier bâillement, un début de bien-être, le souffle un peu plus léger. L’envie, enfin, de descendre à la cuisine – pain grillé et gelée de groseilles, et la présence complice qui veillait sur ton sommeil. Les petons glissés dans tes pantoufles. Trottinent. Et c’est là… Sur une marche de l’escalier. Un carré plat à la couverture brillante. Cendrillon sera blonde. Ou brune. Gomettes et crayons de couleur.

Et les mots qu’on lit dans les livres:
les rouets ensorcelés, et ce meunier qui avait trois fils et un matou bien matois…

La chaleur est étouffante. Pas un souffle d’air ne vient ébouriffer le massif de noisetiers. Le jardin s’est figé dans son immobilité caniculaire. Mais dans tes mains, des feuillets de papier déjà bruni, un peu friable, l’encre presqu’effacée d’une signature sur la page de garde… Le vent tire sur tes nattes, les champs et les forêts déroulent leur tapisserie. Tu survoles la Scanie avec Akka de Kebnekaïze…

Car les mots qu’on lit dans les livres
t’offraient le ciel, l’air pur et les géographies du rêve…

Il est aussi des mots qui brûlent aux heures sombres où l’âme se fêle… Roulettenbourg, une bille qui tourne, l’espoir au coeur, obsessionnel. Il est des mots qui chantent le beau chant mage et enchanteur d’un chemin qui porte les pas des errants… Mais vient un temps où il n’y a plus rien qui tienne. Où les mots se figent et tournent à vide, mouchetures noires sur papier blanc… Les jours de glace…

où les mots qu’on lit dans les livres
meurent comme les hommes, flammes qui s’étouffent.

Des mots de sang, des mots de vie… Les seigneurs de Liljecrona n’étaient pas meilleurs que les autres hommes – menteurs, voleurs, cruels et fiers… N’était que selon la légende, c’est Dieu lui-même, mendiant aveugle, qui descendait sur terre pour leur parler. Dans la messe sans nom d’un geste de pitié. Du rugissement des fauves aux sons d’un violoncelle… Le monde se remettait à tourner…

grâce aux mots qu’on lit dans les livres,
monts et merveilles, désenchantements, retour aux hommes et paroles vives.

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

Lueurs d'orange

 

C’étaient les parfums d’été et du sud qui déboulaient dans un bureau.
Une plaine balayée de soleil et de vent.
Coeur en grisaille, illuminé.
Et le vent qui bouscule les feuillets bien classés…


Quartiers d’orange
douceur de miel


Plaine aride et grandeur austère.
C’est l’espace où l’âme s’étire,
trop longtemps confinée entre ses piles de livres et les vapeurs du smog.
Lumière trop vive, espace trop vide, où le vent souffle trop librement…


Quartiers d’orange
saveur acide


L’oranger passera-t-il l’hiver?
Perlé de givre. Noyé de neige.
Ses branches tourmentées par la bise.
En proie aux grands vents des profondeurs, sa ramure craque et se délite.
L’oranger passera-t-il l’hiver?


L’été revient
Lueurs d’orage
Orange amère

 

Fée Carabine

 

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

 

CONTRAINTES :

L’action se déroule aux petites heures du matin, dans un endroit où il y aurait de la neige (plein !). Le personnage, pour une raison qu’il reste à développer, aurait une sainte horreur de ça et, donc, ça lui collerait une mauvaise humeur énorme.

- On ajoute à ce personnage un chien à trois pattes nommé Trimaran et un chat albinos nommé Fouslecamp.

- L’histoire devrait comporter une idée ou une situation paradoxale.

- Mots à introduire : « Momie », « Choléra » et « Reflux »

Pour le reste (et ça laisse du champ, si si!), c'est à votre entière initiative.

(Sur les mêmes contraintes, Tistou a rédigé le texte "Hamada" et Sibylline, le texte "La Chine")

Il neige aussi sur Liège

Dimanche, six heures sonnent au clocher de l'église Saint-Joseph. Les sons s'assourdissent, la lumière des réverbères se dissout dans un halo blafard, les usines d'Halton s'effacent du paysage, la ville se perd dans la brume: il neige.

Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Froid au coeur et vague à l'âme.

Dans la rue, de rares passants, emmitouflés dans leur cache-nez comme des momies dans leurs bandelettes, se hâtent vers le dépanneur du coin et en ressortent un peu plus tard, un paquet de cigarettes en poche, un carton de lait sous le bras.

Et dans la chanson...
Il neige aussi sur Liège
Et la neige sur Liège pour neiger met des gants.

D'abord, ce furent des semaines tiraillées entre inquiétude et espoir. Et puis des mots qui tranchent, heurtent et blessent, la coupure brutale et le besoin d'une page blanche. Je suis partie. J'ai franchi l'océan mais son flux et son reflux n'ont pu noyer ma peine.

Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. La bise me mord corps et âme.

Je me suis engourdie dans la froidure de l'hiver canadien. Mon âme s'est assoupie dans la blancheur ouatée. Les flocons dansent devant mes fenêtres et ma vie glisse entre mes doigts... Dormir, rêver, partir... mais vivre?

Et dans la chanson...
Il neige aussi sur Liège.
Croissant noir de la Meuse sur le front d'un clown blanc.

Les usines d'Ougrée, les usines d'Halton répandent leur suie, deux chancres noirs dans des écrins immaculés. La peur envahit mon être, comme une épidémie - fièvre jaune, peste, choléra, variole. Mais il n'y a pas de vaccin contre la peur vertigineuse.

Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Mon coeur se gèle, mon âme en meurt.

La vasque aux géraniums, oubliée sur le balcon à la fin de l'été, s'est recouverte d'un duvet blanc. Dans la pénombre matinale, je croirais revoir Fouslecamp, le chat albinos de mon grand-père. Je t'en avais parlé, je pense, de ce bougre de matou. Il ne trouvait rien de mieux à faire que de venir s'enrouler autour des cannes américaines et des jambes de mon grand-père qui devait le chasser sans arrêt... "Fous le camp..."

Et dans la chanson...
Il neige aussi sur Liège.
Les heures et les oiseaux, les enfants à cerceaux...

C'est mon grand-père aussi, qui m'avait offert Trimaran. Nous le trouvions trop marrant, alors, ce petit chien beige avec son oeil au beurre brun. Avec Trimaran, c'est un peu de ces jours d'enfance que j'ai glissé dans ma valise en quittant l'Europe... Il se trouve à présent sur mon lit, ici, à Hamilton. Suite à une malencontreuse tentative de lavage à la machine, il a perdu une patte, un peu de son rembourrage et son pelage est tout râpé... Il y a bien longtemps que mon grand-père est mort, et Fouslecamp s'est perdu un soir d'automne. De ces jours d'insouciance, seul reste Trimaran, éclopé, usé et rapiécé.

Il neige sur Hamilton, mon coeur, il neige sur mon âme. Battements de coeur et larmes vives.

Je me souviens aussi des grandes vacances. L'arrivée dans la forêt, tôt le matin, l'odeur des pins et les fils de la vierge, scintillant de perles de rosée sous les premiers rayons du soleil. Et puis, la chaleur de l'été, la fraîcheur des sous-bois et les murets d'ardoise couverts de mousse - tout ce qui reste de la maison de Verlaine. Mon grand-père s'asseyait au bord du ruisseau, ses cannes posées par terre à côté de lui, et il supervisait la construction de nos barrages, ces tas de cailloux que j'empilais en barbotant dans l'eau, avec aux pieds les affreuses sandales en plastique jaune que ma grand-mère me forçait à porter de peur que je ne me blesse à une pierre un peu tranchante. Et le soir, quand nous rentrions à la pension, le portail et la grille de fer peints en noir, à moitié rongés par la rouille, et puis le parfum légérement entêtant, sucré mêlé d'arômes de vanille et de pêche, du massif de rosiers...

Et dans la chanson...
Il neige aussi sur Liège.
Et tant tourne la neige entre le ciel et Liège...

Et tant tourne la neige dans le ciel d'Hamilton que je ne sais plus, mon coeur, s'il neige sur mon âme ou si c'est mon âme qui neige sa douleur, le souvenir des heures d'inquiétude, les nuits sans sommeil, leurs questions lancinantes, et puis ces mots tranchants qui rongent et qui grignotent chaque jour un peu plus l'espoir et la confiance.

Et tant tourne la neige en cette aube de dimanche que je ne sais plus, mon coeur, s'il neige sur mon âme ou si c'est mon âme qui neige ses frayeurs, ses regrets et ses doutes, ces fardeaux inutiles.

Et tant tourne la neige dans le ciel d'Hamilton, et les tours et détours, et l'ironie du sort, mon coeur, qui, pour te trouver, m'a fait partir si loin de toi.

Il neige sur Hamilton, mon coeur, mais de penser à toi, j'ai chaud au coeur, sourire à l'âme.

Et dans la chanson...
Il neige aussi sur Liège
Et la neige marie les amants débutants
Les amants promenant sur le carré blanchi

Il neige sur Hamilton en cette aube de dimanche, et tu es loin de moi. Mais au retour des beaux jours, je rentrerai à Liège, je te retrouverai, et le son de ta voix, et ta main dans la mienne et tes joues, piquantes sous mes lèvres...


Le jour paraît à Hamilton, mon coeur, et le soleil se lève sur mon âme.

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

Empty chair, desert island

 

La chaise était debout
– blanchie d’embruns,
pieds ensablés –
que le marin jadis
avait sauvée du naufrage.

Elle attendait
– An empty chair on a desert island

Ombre frêle abandonnée
sur le trait d’or du rivage,
figée entre l’infini scintillant
et les murmures de la mangrove
et ses frôlements, et ses bruissements…

Elle attendait
– An empty chair on a desert island

Elle attendait
là où le marin jadis
s’était laissé sombrer
face au miroir de la mer,
glissant du réel au rêve.

Car il avait trop attendu
– Sitting on a chair, alone on a desert island

Le temps a passé
au sablier des marées.
Du marin dévoré de songes,
poussières emportées par la brise,
il n’est plus resté qu’une chaise abandonnée,
attendant, seule sur la plage…

– An empty chair on a desert island.

 

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

Tourne-manège

 

Coincée au milieu du jeu de quilles
Sous le feu des boulets
Les menaces impérieuses
Les conseils et les règles
La démarche incertaine…

Tourne manège
Trop fort, trop vite
Pas trouvé la sortie
Repartie pour un tour

Saveur amère aux bords des lèvres
Terrée, étrangère à la fête
Au rythme de la valse
Aux mille temps impatients
Dédaignés, et futils?

Tourne manège
Trop fort, trop vite
Raté la sortie
Repartie pour un tour

Encore plus hésitante
Une porte pourtant
L’air libre et la lumière?
Une porte pourtant
Mais qui était murée…

Tourne manège
Trop fort, trop vite
Les poings écorchés
Repartie pour un tour

Chat échaudé devant l’eau claire
Little Blue Girl désabusée
Lassée, ses doigts comptés et recomptés
D’un élan pousse une autre porte
Un autre monde, une autre vie…

Libre manège
Des forces vives
Et d’un sourire ensoleillé
Repartie sur la route…

Fée Carabine

Je t'ai rêvé, Nouméa.

Je t'ai rêvé, Nouméa.
Dans un demi-sommeil troublé par les grondements du tonnerre,
Les zébrures aveuglantes de la foudre transperçant mes paupières.
Je t'ai rêvé, Nouméa, île inconnue.

Il était une maison, à Nouméa, dans mon rêve.
Une maison verte, au toit couvert de bardeaux rouges,
Une maison qui s'ouvrait lentement à tous les vents
Et au ruissellement de l'orage, goutte après goutte
Se frayant un passage entre les bardeaux.
Et je te rêvais, Nouméa, à l'abri derrière la fenêtre.

Il était une maison, à Nouméa, dans mon rêve,
Où je m'étais perdue, pour t'avoir oublié, Nouméa,
Masquée par les stores de bambou.
Et les bardeaux du toit se fissuraient, dans la pluie et le vent,
Les murs se délitaient, goutte après goutte ruisselant dans leurs veines.
Et je te rêvais, Nouméa, calfeutrée dans ma bulle verte et rouge.

Je t'ai rêvé, Nouméa, île inconnue.
Un instant suspendu, hésitant sur le seuil et ses marches de bois,
Avant de poser mes pieds nus dans la poussière de ton sol,
Et de te retrouver Nouméa, ma terre promise...

 

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

Le sang de l’érable


Les forêts sont ensanglantées…

Agonisantes
Feuilles écarlates noyées d’écume

Les forêts sont ensanglantées…

Arbres et hommes
Gerçures saignantes dans la bise

Les forêts sont ensanglantées…

Sang de l’érable
Doux
Sur mes lèvres

Fée Carabine

Douleur fantôme


Tendons noués
Muscles qui brûlent
Et que dévorent
Les fourmis rouges

 

Débris d'os
Eclats, échardes
Mal à l'absence
Membre amputé

Fée Carabine

Lecteurs, correcteurs bénévoles, critiques et éditeurs séduits, si vous désirez vous manifester:

Quand dorment les anges


C'est la nuit
Voilée de brume, grevée de pluie,
Elle est tombée sur la ville
Qui la jaunit de ses lumières
La transperce de la stridence de ses sirènes.
Et c'est la nuit, au loin
Plus noire encore, plus silencieuse
Où dorment mes anges.

C'est la nuit
Libérée des monstres d'autrefois
Et des cauchemars de l'enfance
Délivrée de ce souffle trop court.
C'est la nuit empesée d'un silence
Que ne troublera pas le moindre bruit de pas
De porte que l'on referme en sourdine
C'est la nuit
Plus noire encore noyée de vide
Quand au loin dorment mes anges.


Telle est la nuit étoilée d'absence
Où mes anges dorment...

Et où je veille
Sur leur sommeil.

 

 

Fée Carabine

Insinuations malfaisantes


Eclat d'acier brillant dans l'ombre:
Le kriss que le serpent jadis
Mit dans la main d'Adam,
Son poison pétrifiant nos âmes

Eclat froid serpentant dans l'ombre
Prêt à bondir
Planter ses crocs
Figer nos sangs de son venin


Serpent sifflant s'insinuant...


Lame poursuivant son chemin
Sinueuse, indifférente
Coupant les vies
En un avant et un après
Tranchant les fils
De nos espoirs

Eclat cruel du métal
Il s'usera contre les pierres
Et leurs concrétions haineuses
Qui virent le jour à son contact
Ne déchirant que nos chairs -
Serpent d'acier ensanglanté


Serpent sifflant serrant nos coeurs...

 

 

Fée Carabine

Le regard du peintre


La palette scintillait
Douce et tendre et blonde et chaude
Des pinceaux, souples roseaux,
Voltigeaient les flammes vives

Mais la toile était noire -
La nuit était dans le regard du peintre

Les feuillages frémissaient
Dans la respiration du jour
Se teintaient d’or et d’argent
Tendrement adoucis d’ombre

Mais la toile s’effritait en une poussière froide -
La mort était dans le regard du peintre

 

Fée Carabine